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Fulgent de Saint-Rémy eut un sourire indulgent qui se voulait apaisant :

— Calmez-vous, madame la duchesse. Je n’ai jamais rien imaginé de tel. Seulement… je suis pauvre, je n’ai plus de famille… et j’espérais en trouver une.

— Ici ? Chez nous ? émit Sylvie abasourdie par l’audace du personnage.

— Pourquoi pas ? Votre défunt époux et moi étions demi-frères… et je ferais, croyez-moi, un oncle tout à fait acceptable pour vos enfants.

— Vos plaisanteries ne sont pas drôles, mon garçon ! gronda Perceval. Allez-vous-en à présent, et plus vite que ça !

— Pour aller où ? Voyez ! Je n’ai plus un liard…

Et afin de bien montrer qu’il ne mentait pas, il se leva enfin et retourna ses poches puis ajouta :

— La misère est mauvaise conseillère. Mon voyage jusqu’ici m’a coûté tout ce qui me restait…

— Et vous avez pensé qu’un chantage était une bonne façon de renflouer vos finances ? ricana Perceval. Seulement, c’est manqué. Vous pouvez présenter votre… chiffon à tout le Parlement, personne n’y fera attention et si vous intentez un procès, cela peut durer des années…

— Dans l’état actuel des choses, sans doute, je n’ai pas les moyens d’un procès. Mais, si d’aventure – ce qu’à Dieu ne plaise ! – le jeune duc venait à disparaître… et j’ajoute que M. Colbert me protège.

Au cri d’horreur de Sylvie répondit l’exclamation furieuse du chevalier de Raguenel et la sonnette s’agita si frénétiquement que quatre valets surgirent :

— Jetez cet homme dehors et qu’il ne reparaisse plus jamais dans cette maison ! s’écria Perceval pendant que Sylvie était allée prendre une bourse dans une armoire et la remettait à l’homme que l’on allait emmener.

— Aucune misère ne s’est jamais adressée à moi en vain. Il y a là cinquante écus : faites-en bon usage et ne revenez jamais !

Les yeux de Saint-Rémy s’allumèrent. Il eut un large sourire puis se débarrassa d’une secousse violente de l’étreinte des laquais :

— Je sortirai bien tout seul !… Grand merci, madame la duchesse ! Vous êtes une bonne personne. Je saurai m’en souvenir…

Suivi de son escorte en livrée, il quitta la salle avec des airs d’empereur cependant que la colère de Perceval se tournait contre Sylvie :

— N’êtes-vous pas un peu folle de lui avoir donné cet argent ? Vous l’avez entendu ? Il saura se souvenir de votre générosité ! Cela veut dire que vous ne vous débarrasserez plus de lui ! Jamais, vous entendez ?

La terreur qui s’était emparée de la jeune femme quand Saint-Rémy avait évoqué la mort possible de son fils trouva une échappatoire dans un violent emportement :

— Eh bien, il fera partie de mes pauvres et voilà tout ! Je suis assez riche pour cela ! N’avez-vous pas compris ce qu’il a dit ? Si on ne l’aide pas, il s’en prendra à Philippe… et je ne veux pas qu’il arrive quoi que ce soit à mon petit garçon !

— Sylvie, Sylvie ! Vous venez de mettre le doigt dans un engrenage qui ne cessera plus. Il a compris que vous aviez peur et il en jouera tout à son aise. Aujourd’hui il s’est contenté de ce que vous lui avez donné… et qui était beaucoup trop généreux, mais demain il en demandera le double et puis pourquoi pas – sait-on jamais avec des gens de cette impudence ? – la main de votre fille, puisqu’il tient tellement à entrer dans la famille ? Que feriez-vous alors ?

— Dites ce que vous proposez.

— De ramener Philippe auprès de nous et de renoncer au collège tant que nous ne serons pas débarrassés de cet homme.

— J’y songeais. D’autant qu’entre vous et l’abbé de Résigny, il en apprendra au moins autant. Ensuite ?

— Faire ce qu’il faut pour éliminer ce danger car il est sérieux, n’en doutez pas. Et, d’abord, tout apprendre de lui car j’ai trouvé son histoire un peu sommaire. Là-dessus, je compte sur l’abbé Fouquet pour en savoir plus.

La colère de Sylvie se calmait pour faire place à la réflexion.

— Une chose m’étonne : comment, débarquant des Îles, peut-il savoir que mon fils est né juste neuf mois après la mort de son père ? Il ne manquerait plus qu’il sache aussi ce qui s’est passé à Conflans cette nuit-là ?

— S’il le sait, il a dû l’apprendre depuis qu’il est ici, mais en ce cas de quelle façon ? Je ne vois pas comment ce Colbert dont il se réclame pourrait avoir percé nos secrets. En outre, si celui-ci est l’ennemi juré de notre ami Fouquet, sa position est trop fragile encore pour qu’il se lance dans des intrigues de cette sorte. Vous ne lui avez jamais rien fait, que je sache ?

— C’est à peine si nous nous connaissons. Quand nous nous croisons, il est toujours fort poli, fort courtois même, et j’essaie de lui faire bonne figure bien que je n’aime ni son regard ni sa conduite envers le Surintendant…

— Il faut savoir, vous dis-je ! Il faut savoir à n’importe quel prix ! Et… à ce propos, je vous demande des excuses pour mon emportement de tout à l’heure. C’est vous qui aviez raison car, avec vos pièces d’or, vous nous avez sans doute gagné un peu de temps. L’homme va s’endormir dessus en faisant des rêves dorés, mais nous n’avons aucune raison, nous, d’en faire autant. Quel malheur que notre cher Théophraste Renaudot nous ait quittés pour un monde meilleur. Personne ne savait, comme lui, trouver le pourquoi des choses et ouvrir la boîte de Pandore…

En dépit de ce regret posthume, l’abbé Fouquet ne tarda pas à se révéler fort utile. Une semaine plus tard, Perceval apprit de lui que si, le 10 du mois précédent, le navire de commerce Ange Gabriel appartenant à l’armateur Le Bouteiller de Nantes, avait bien repris terre dans ce port avec une cargaison de bois exotiques en provenance de l’île de Saint-Christophe avec quelques passagers à son bord, aucun ne portait le nom de Saint-Rémy et ne correspondait à la description.

CHAPITRE 4

LA MENACE

Mazarin donnait sa dernière fête. Ce soir-là, dans ses appartements du Louvre éclairés a giorno, les Comédiens de Monsieur, menés par leur chef Molière qui était aussi leur auteur, leur metteur en scène et le premier des interprètes, allaient donner deux pièces : L’Étourdi et Les Précieuses ridicules. Ce n’était pas uniquement pour la commodité de l’illustre malade que l’on jouait chez lui, mais le théâtre du Petit-Bourbon, jouxtant le Louvre où la nouvelle troupe en vogue se produisait en général, était en démolition à cause de la rénovation du vieux palais et celui du Palais-Royal, que Monsieur voulait magnifique pour ses futures fêtes d’homme marié, n’était pas encore terminé. Personne au fond ne s’en plaignait parce que le décor de la galerie où s’étalait une partie des collections du Cardinal était d’une grande magnificence. Marie de Fontsomme, dont c’était la première fête et qui serait tout à l’heure présentée au Roi, aux deux reines et surtout à Monsieur, ouvrait de grands yeux émerveillés et ne se tenait plus de joie. Enfin elle allait vivre dans ce monde étincelant dont elle rêvait tellement au fond de son couvent !

Vêtue d’une robe de satin bleuté et de dentelles mousseuses qui ressemblaient à de petits nuages sur un ciel matinal, des rubans assortis dans sa chevelure blonde coiffée avec recherche et un fil de perles soulignant la base de son cou gracieux, l’adolescente formait avec sa mère – velours et dentelle noirs servant d’écrin à une extraordinaire parure de diamants légèrement rosés dont le maréchal-duc avait jadis acheté les pierres à un marchand de Bruges – un groupe sur lequel les regards s’attardaient avec des expressions diverses. Mademoiselle que l’on rencontra en premier fut franchement admirative :