Les deux pièces furent vivement applaudies. L’auteur vint, au baisser de rideau, recevoir les compliments du Roi et du Cardinal qui lui octroyèrent chacun une pension de trois mille livres, après quoi Louis XIV félicita son frère en lui disant qu’il lui enviait ses comédiens[61].
— C’est un honneur qu’être envié par le Roi, répondit Monsieur tout ravi, mais puis-je demander à mon frère s’il a des nouvelles de Londres ? Sait-on enfin quand Madame Henriette nous ramène la princesse ma fiancée ? Il me semble que les choses traînent en longueur !
— Mais, ma parole, vous êtes pressé, mon frère ? dit Louis XIV en riant.
— Ma foi oui, je suis pressé.
— Est-ce d’entrer en possession de vos apanages de duc d’Orléans, de Chartres et autres lieux, ou bien avez-vous vraiment hâte d’épouser les petits os des Saints-Innocents ?
— Telle qu’elle est, notre cousine Henriette me plaît ! riposta Monsieur vexé, et il n’y a aucune raison pour que je ne sois pas aussi heureux en ménage que vous, mon frère !
Pendant ce temps, Sylvie avait présenté sa fille aux deux reines qui la reçurent avec beaucoup de grâce. Monsieur, se tournant vers elles, examina Marie, eut un large sourire et ajouta :
— En outre, j’ai hâte que d’aussi charmants visages viennent fleurir mes châteaux et m’aider à faire de ma cour un lieu plein d’agréments…
— Est-ce à dire que la nôtre ne vous convient pas ?
Le dialogue se durcissait d’instant en instant. Mazarin se hâta d’y mettre fin en demandant la permission de se retirer. Il semblait en effet au bord de l’évanouissement et l’on s’empressa autour de lui tandis que Louis XIV offrait la main à sa femme pour la ramener dans ses appartements. Sylvie ne suivit pas : Mme de Béthune était à son poste comme chaque fois qu’il y avait fête ou cérémonie. Mais, en rentrant rue Quincampoix, il lui fallut affronter sa fille.
Marie qui n’avait pas dit un mot durant tout le trajet éclata sans même prendre le temps d’ôter son grand manteau fourré :
— En vérité, Maman, je ne vous comprends pas ! Vous êtes d’une impolitesse inouïe avec M. de Beaufort ! Je le croyais de vos amis. Ne l’est-il plus ?
La voix était coupante, le ton acerbe et Sylvie sentit son cœur trembler. Après avoir hanté sa vie entière, François allait-il être un sujet de discorde entre elle et sa fille ? Pour éviter l’affrontement qu’elle sentait venir, elle choisit de prendre un détour :
— Vous souvenez-vous de votre père, Marie ?
— Bien sûr, je m’en souviens ! Comment oublier sa bonté, sa tendresse… son charme aussi car, si petite que je fusse alors, je le revois avec beaucoup de netteté : un beau, un fier gentilhomme…
— Alors, ne pouvez-vous comprendre ce que l’on doit à sa mémoire ? Ignorez-vous qui l’a tué ?
— Non. Je sais que l’épée était celle de M. de Beaufort, mais nous étions en guerre alors et ils appartenaient à des partis différents. Depuis, la paix est revenue et avec elle la réconciliation. Mme de Nemours dont il a tué aussi l’époux lui a bien pardonné…
— Mme de Nemours est sa sœur : ceci explique cela. En outre, Nemours a pratiquement obligé son beau-frère à venir sur le terrain. Mais d’où savez-vous tout cela ? Du couvent ?
— Bien sûr ! Les pensionnaires ne font pas vœu de silence. Les nonnes non plus d’ailleurs… De toute façon votre excuse ne vaut pas, mère : Mme de Nemours est sa sœur mais vous l’étiez presque. N’avez-vous pas été élevés ensemble ?
— Sans doute et je l’ai aimé… autant que l’on peut aimer un frère, mais…
— Comment avez-vous fait pour n’en pas être amoureuse ? C’est le plus séduisant des hommes !… Vous auriez pu l’épouser ?
— Ne dites pas de sottises ! Il appartient à la maison de Bourbon et j’étais de noblesse plus modeste…
Marie rejeta l’objection d’un geste désinvolte :
— Est-ce que cela compte quand on s’aime ?… Peut-être autrefois, mais moi qui suis fille de duc, je pourrais l’épouser ! Et pardieu c’est ce que je veux ! Devenir sa femme !
— Non seulement vous jurez mais en plus vous êtes folle ! Il a plus de cinquante ans et…
— La belle affaire ! Il en paraît vingt de moins ! Et puis je l’aime ! Je suis sûre que je n’aimerai jamais que lui ! Quant à mon père, il m’approuverait ! Il avait l’âme trop haute pour garder rancune à qui l’a vaincu au noble jeu d’épée. C’est dit : je l’épouserai !
Un courant d’air amena à cet instant Jeannette qui arrivait de Fontsomme, le nez rougi et les mains glacées en dépit des gros gants qui les recouvraient. D’un coup d’œil, elle embrassa Marie dressée bien droite dans ses habits de fête, arborant un sourire déjà triomphant, et Sylvie assise dans un fauteuil, la mine accablée :
— On dirait que j’arrive à un moment intéressant ? dit-elle. Qui épousons-nous ?
— Elle veut épouser M. de Beaufort ! soupira Sylvie. Il paraît qu’elle n’aimera jamais que lui.
Comprenant à quel point sa maîtresse avait besoin d’elle, Jeannette prit le parti de rire :
— Miséricorde ! Un barbon qui pourrait être au moins son père !
Le cri furieux de Marie lui coupa la parole :
— Un barbon ? Il est plus jeune que n’importe lequel de nos muguets de cœur ! Et je l’aime !
— Et, naturellement, il vous aime aussi ?
— N… on ! Pas encore ! Du moins je ne crois pas… mais il y viendra ! Je saurai si bien l’enjôler qu’il va m’adorer !
Jeannette alla prendre la jeune fille par la main pour l’entraîner vers l’escalier :
— Au moins la modestie ne vous étouffera jamais ! Allez donc vous coucher, mon petit chat ! Avec de telles idées en tête vous ferez sûrement de beaux rêves ! Et il faut que je parle à Mme la duchesse !
Marie disparut en chantonnant l’air dont Molière avait accompagné ses Précieuses et Jeannette revint vers Sylvie qui levait déjà sur elle des yeux inquiets :
— Qu’as-tu à me dire ? C’est grave ? Pour arriver à cette heure…
— Point du tout ! J’ai eu seulement envie de respirer un peu l’air de la ville. Corentin m’agace avec ses comptes, ses fermages, ses grandes galopades à travers le domaine. Je l’ai laissé à ses plaisirs et me voilà !
— Vous êtes fâchés ?
— Même pas ! Seulement, de temps en temps, il a besoin de se rappeler ce qu’était sa vie sans moi. Mais, dites-moi, madame ? Ce que je viens d’entendre… ce n’est pas sérieux ?
— Que Marie s’est entichée de M. de Beaufort ? J’ai bien peur que si…
— Et cela vous rend toute triste, mais il faut penser qu’à quinze ans le cœur n’est guère fixé…
— Le mien l’était bien avant. J’avais quatre ans, Jeannette, quand j’ai rencontré l’enchanteur dans la forêt d’Anet…
— Oui, mais ensuite vous ne l’avez plus quitté et les jours ont fait leur œuvre en cimentant ce qui était fragile. Marie va vivre à la Cour, dans l’entourage d’une princesse de seize ans. Il y aura des fêtes et beaucoup de beaux jeunes gentilshommes autour d’elle. Cela lui passera vite.