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— D’Artagnan était cet homme précieux, conclut Gramont. Il est aussi mon ami de longue date. Il n’est pas étonnant qu’il se sente ému de revoir ces joyaux qui lui rappellent tant de choses…

— La Reine a dû le remercier… royalement ?

— Elle lui a offert son portrait, qu’il considère comme son bien le plus précieux après son épée mais qui lui attire pas mal d’ennuis avec sa femme.

— Il est marié ?

— Il a épousé, il y a quelques mois, une veuve assez belle et bien rentée mais qui lui rend déjà la vie impossible. D’abord c’est une bigote qui saute du lit conjugal après chaque moment d’épanchements pour aller demander pardon à Dieu de ce qu’elle considère comme un affreux péché et, en outre, elle est jalouse au point de ne pouvoir tolérer que le portrait de la Reine soit exposé dans la chambre de son époux…

Puis, comme Sylvie ne pouvait s’empêcher de rire :

— Ne riez pas, malheureuse ! C’est un grave cas de mésentente ! Et ce soir elle doit être folle de le savoir ici.

— Pourquoi ne l’accompagne-t-elle pas ?

— Elle est enceinte mais, de toute façon, elle déteste la Cour qu’elle considère comme un lieu pervers entre tous…

D’Artagnan, cependant, avait remarqué le couple et deviné que l’on parlait de lui. Il s’approcha et salua Sylvie en homme heureux de la rencontre :

— C’est une joie de vous retrouver, madame la duchesse. Je ne suis pas près d’oublier l’aventure que nous avons courue ensemble… ni la gratitude que je vous dois…

— Une aventure ? De la gratitude ? et je ne sais rien ? s’indigna le maréchal déjà touché par une légère jalousie.

— Je vous raconterai cela, mon cher ami. Mme la duchesse est une femme étonnante…

— Qu’est devenu notre… protégé ?

— Saint-Mars ? Il est brigadier et mène à présent une vie d’une rigueur extrême. Il est au mieux avec M. Colbert, c’est tout dire !

— À propos d’amitié, sourit Sylvie, me donnerez-vous la vôtre, monsieur d’Artagnan ? L’hôtel de Fontsomme n’est pas très loin d’ici et vous y serez toujours le bienvenu…

Une flamme joyeuse dans le regard, le mousquetaire s’inclina sur la main qu’on lui tendait :

— C’est une invitation que je n’aurai garde d’oublier. Merci, madame la duchesse ! Quant à l’amitié et le respect, ils vous sont acquis depuis longtemps… Oh !… je vous demande excuses : le Roi m’appelle.

Accoutumé à lire sur les visages, l’œil d’aigle de l’officier avait saisi au passage le regard de Louis XIV. Il se hâta vers lui.

— Je me demande, grogna le maréchal, si j’ai eu bien raison de vouloir lui parler. Cet homme est capable de vous assiéger et…

— Personne ne peut m’assiéger, comme vous dites, si je m’y oppose. Vous devriez le savoir mieux que personne, mon cher maréchal !

La fête, ce soir-là, s’acheva plus tôt que prévu. À Vincennes le Cardinal s’était senti assez mal pour envoyer prier le Roi de vouloir bien le rejoindre. Celui-ci décida aussitôt que, dès le matin, la Cour se transporterait au Pavillon du Roi afin d’y assister le Cardinal jusqu’à son heure dernière. Pour Sylvie, cela signifiait que sa maisonnée émigrerait à Conflans afin d’être plus près pour assurer son service.

Le jeune Philippe se déclara enchanté : il aimait Conflans presque autant que Fontsomme et Sylvie se réjouit de retrouver ses amies Mme de Senecey et Mme du Plessis-Bellière. Seule Marie poussa les hauts cris :

— Mais le mariage, alors ? C’est pour quand ?

— Si le Cardinal agonise, il est impossible de donner une date. La reine Henriette et sa fille vont rester au Louvre et Monsieur dans son appartement des Tuileries pour être plus près d’elles. Tout le reste de la Cour suit le Roi. Prends patience, ajouta-t-elle plus doucement devant la déconvenue peinte sur le joli visage. Ce ne sera peut-être pas très long.

— Oui, mais s’il meurt demain, il y aura sûrement deuil de cour ?

— Oh, je pense, mais comme il ne s’agit pas d’un membre de la famille, ce deuil sera court. Monsieur ne patientera pas pendant des mois.

Au matin, tandis que l’on chargeait sur les voitures les quelques bagages personnels indispensables – Mme de Fontsomme ayant en horreur les déménagements perpétuels, ses différentes résidences étaient toujours tenues prêtes à la recevoir ! – un messager de Nicolas Fouquet lui apporta un billet qui contenait tout juste trois phrases mais combien réconfortantes : « Votre tourmenteur est à la Bastille. Je veillerai à ce qu’il y reste. Je baise vos jolis doigts… »

Il faisait, ce matin-là, un temps affreux – pluie et vent mêlés –, pourtant, Sylvie se sentit soudain aussi légère que sous un gai soleil de printemps.

— Dieu soit loué ! Nous allons enfin respirer ! dit-elle en tendant la lettre à Perceval qui la lut d’un coup d’œil.

— Je ne sais pas comment notre ami s’y est pris mais c’est tout de même une belle chose qu’être procureur général du Parlement…

— … en attendant d’être Premier ministre, songez-y ! Ah, mon cher parrain, vous n’imaginez pas à quel point je suis soulagée. Le cauchemar se dissipe.

Et comme Philippe, flanqué de l’abbé de Résigny, sortait de la maison pour rejoindre son cheval – il se déclarait trop grand pour voyager en carrosse comme un poupon –, elle courut à lui, le prit dans ses bras et le serra contre elle sans se soucier du beau chapeau à plumes dont il était si fier.

— Ma mère ! protesta-t-il en le rattrapant de justesse, que faites-vous de ma dignité ? Puis, soudain inquiet : Est-ce que je ne vous accompagne plus ? Étes-vous en train de me dire au revoir ?

— Non, mon fils. Simplement j’ai eu soudain grande envie de vous embrasser. Vous êtes le plus joli cavalier que j’aie jamais vu !

— Ah ! j’aime mieux cela !

Cette petite scène qui fit sourire Perceval n’obtint de Marie qu’un haussement d’épaules agacé. Déjà installée dans le carrosse, emmitouflée dans une mante fourrée ne laissant voir que le bout de son nez, elle n’était qu’une boule de réprobation, détestant tout le monde d’un cœur unanime : ce matin pluvieux, Conflans où l’on ne s’était même pas soucié de savoir si la Seine n’avait pas envahi les jardins, la maisonnée au grand complet y compris sa mère, le palais de Vincennes où M. de Beaufort ne mettait jamais les pieds parce qu’il était trop proche du donjon où il avait langui durant cinq longues années, et surtout le cardinal Mazarin qui mettait une si mauvaise grâce à quitter ce monde !…

Le tout-puissant ministre n’était toujours pas entré en agonie comme le laissait supposer son appel au Roi. Seulement, ayant appris par ses médecins qu’il n’avait plus guère de temps, il avait voulu se garder celui de donner au jeune souverain tous les conseils dictés par une longue expérience des affaires… Durant quinze jours, dans le silence de sa chambre gardée par le fidèle Bernouin et par deux Suisses qui en interdisaient l’accès, même au médecin, cet homme de cinquante-huit ans qui en paraissait quinze de plus, rongé par le mal autant que par le travail écrasant qu’il assumait depuis tant d’années, détailla pour des oreilles affamées ce que l’on pourrait appeler son testament politique, assorti de conseils plus secrets dont on ne tarderait pas à voir les effets. Dans l’ombre des courtines pourpres, le moribond au visage fardé pour tenter de cacher les ravages du mal laissa tomber des paroles lourdes de conséquences, qui pour certains pèseraient autant que la dalle d’un tombeau. Des paroles qui n’avaient pas grand-chose à voir avec cette charité chrétienne que l’on s’attend à rencontrer chez un homme près de comparaître devant son Créateur, mais que Louis XIV recueillit avec intérêt. Pour finir, Mazarin dit à son roi qu’il lui léguait son immense fortune, paroles accompagnées d’une mine qui fouetta l’orgueil du jeune souverain : celui-ci refusa de dépouiller la famille de son ministre, même si la tentation était forte pour un garçon souvent réduit à la portion congrue. Mazarin alors, soulagé, donna un dernier conseil…