En dépit de la gravité sombre des paroles de son compagnon, Marie se mit à rire :
— Vous vous donnez bien du mal pour plaider une cause gagnée depuis longtemps. Pour moi tout au moins…
— Cette absolution me rend fort heureux, fit Beaufort avec gravité. C’est de cela que vous vouliez me parler ?
Il y eut un silence, comme si Marie hésitait au bord de quelque chose d’inconnu, mais elle avait trop de bravoure pour balancer longtemps. En outre, il y avait des jours et des jours qu’elle préparait les paroles qu’elle allait prononcer. Derrière sa statue, Sylvie entendit :
— J’ai à dire que je vous aime et que je veux être votre femme.
C’était énoncé simplement mais avec une noblesse qui fit trembler Sylvie parce que l’on y sentait une vraie détermination. Sa petite Marie, en qui se révélait la femme, pensait profondément chacun des mots qu’elle venait de prononcer. François dut le sentir aussi car il ne rit pas et même laissa passer un peu de temps avant de répondre :
— Qui suis-je pour mériter le choix d’un être aussi charmant que vous ? Et si jeune !… Trop sans doute pour savoir en vérité ce que c’est que d’aimer.
— Par pitié, laissez de côté les vieux poncifs ! Il n’y a pas d’âge pour l’amour et je n’ignore pas que ma mère vous a aimé quand elle était encore une petite fille…
— Jusqu’à ce qu’elle rencontre votre père ! Le cœur change, Marie… Il en sera du vôtre comme de celui de la duchesse…
Les larmes aux yeux, Sylvie lui envoya une pensée de gratitude. François savait bien qu’elle l’avait toujours aimé et que le mariage n’y avait rien changé mais il était bon que Marie le crût. Comment réagirait-elle si elle en venait à voir en sa mère une rivale ? Marie, cependant, repartait à l’attaque :
— Et le vôtre, monseigneur ? Qu’en est-il ? fit-elle d’un ton mordant qui effraya sa mère parce la femme qu’elle serait bientôt s’y révélait avec son goût du combat et sa capacité de souffrance. Vos nombreuses maîtresses l’encombrent-elles au point de n’y point laisser place à un amour… légitime ?
— Plus les maîtresses sont nombreuses et moins elles encombrent. D’autant qu’elles n’y ont jamais eu place.
— Quoi, vous n’aimez pas ces femmes que vous affichez ?
— Je ne crois pas afficher qui que ce soit.
— Vraiment ? Et Mme d’Olonne ?
Beaufort haussa les épaules :
— Choisissez mieux vos exemples, mademoiselle ! Mme d’Olonne n’en est pas un… surtout pour une jeune fille ! Elle n’est pas de celles que l’on aime.
— Et Mlle de Guerchy ?
— Mlle de Guerchy non plus !
— Alors, parlons de Mme de Montbazon ? Celle-là au moins vous l’avez aimée ?
Une soudaine colère amena la foudre dans les yeux de Beaufort.
— Celle-là, je vous défends d’y toucher ! Respect à la mort, Marie de Fontsomme ! Et à celle-là surtout ! Je crois que je vais vous laisser poursuivre seule cette promenade…
Il s’écartait déjà. Elle le retint d’un cri :
— Non !… Je vous en supplie, restez encore un peu ! Et pardonnez-moi si je vous ai blessé mais, voyez-vous, c’est la première fois que j’aime – sûrement aussi la dernière quoi que vous en pensiez ! – et je ne sais pas bien m’y prendre.
— L’amour vrai n’a pas besoin de savoir s’y prendre ! À présent mon enfant, écoutez-moi…
— Je ne suis pas votre enfant et ne veux pas l’être !
— Dieu que vous êtes fatigante ! Cessez donc de jouer aux propos interrompus ! Ce que j’ai à vous dire est sérieux. Tout d’abord, sachez que je ne me marierai jamais. Lorsque j’étais enfant, on me destinait à Malte et l’idée m’en plaisait parce que j’ai toujours rêvé de courir les mers. Mais je n’ai pas fait profession et n’ai même jamais aperçu les clochers de la sainte île guerrière…
— Rien ne vous empêche donc de vous marier…
— Si : moi ! Parce que jamais la femme que j’aime – pardonnez-moi si je vous irrite mais il en faut bien venir à le dire ! – jamais cette femme ne m’acceptera pour époux…
Marie recula comme si une balle l’avait frappée :
— Ainsi, vous aimez quelqu’un ? fit-elle d’une voix dont l’altération fit mal à Sylvie. Qui est-ce ?
— Je ne l’ai jamais dit qu’à Dieu et à elle. Encore ne suis-je pas certain qu’elle m’ait cru…
— Alors, pourquoi ne pas renoncer et prendre celle qui pourrait peut-être vous aider à oublier ?
— On n’oublie plus à mon âge et ce serait vous faire courir un trop grand risque. Vous méritez mieux ! Regardez devant vous ! Pas derrière. Moi j’appartiens au passé !
— De la Cour peut-être mais pas de la gloire ! Vous êtes un homme de guerre, vous serez amiral après le duc votre père et vous pourchasserez l’ennemi sur toutes les mers du monde. Donc vous deviendrez un héros ! Et je veux être la femme d’un héros… pas d’un muguet de cour épiant sans cesse le moindre froncement de sourcil du souverain.
François se mit à rire de si bon cœur qu’il en détendit l’atmosphère :
— Je commence à comprendre pourquoi vous tenez tant à vous embarrasser d’un barbon. Un marin n’est pas souvent là, ce qui laisse à son épouse tout le loisir de mener la vie qu’elle veut tout en portant avec fierté l’auréole de gloire.
Le cri de colère de Marie dérangea une chouette qui humait paisiblement l’air nocturne :
— Oh ! C’est indigne !… Mais dites tout ce que vous voulez, vous ne me découragerez jamais. Je me suis déterminée à n’épouser personne d’autre que vous… ou Dieu !
Ayant dit, elle lui tourna le dos et prit sa course vers le château illuminé après avoir ramassé à pleines mains sa jupe de satin rose, sans imaginer un seul instant qu’elle laissait sa mère plongée dans un abîme de réflexion… ni que son bien-aimé, en la voyant partir, ne put retenir un « ouf » de soulagement.
Cet amour-là était plus qu’intempestif et même il l’effrayait, lui qui n’avait jamais eu peur de rien. Voilà qu’après dix longues années de pénitence sans un sourire de Sylvie, sans pouvoir même une seconde effleurer ses doigts de ses lèvres, cette jeune étourdie s’avisait de l’aimer ? Que penserait-elle, sa douce et fière Sylvie, si elle apprenait qu’il avait pris le cœur de sa fille ? Qu’il cherchait une laide vengeance pour dix ans de dédain, ou un moyen encore plus laid de se rapprocher d’elle en dépit de sa volonté ?
Retrouvant un geste d’autrefois qui lui était familier quand, petit garçon à Anet ou à Chenonceau, il se trouvait embarrassé, il ramassa quelques cailloux et fit des ricochets sur l’eau du Grand Bassin, et ce fut cette eau qui lui suggéra une solution : prendre la mer, demander à Fouquet-le-tout-puissant de lui obtenir un commandement, réaliser enfin ce rêve-là, le plus vrai, le plus pur ! Tourner le dos à la Cour, ses pièges, ses perfidies et naviguer en simple capitaine avec une poignée d’hommes, sans attendre que la mort d’un père qu’il aimait lui offre l’Amirauté…
Le dernier caillou ponctua sa décision et, après l’avoir lancé, il se mit à la recherche de son ami Fouquet. Lorsqu’il fut éloigné, Sylvie quitta enfin sa statue et continua sa promenade interrompue. Sa tête ne la faisait plus souffrir mais elle avait plus que jamais besoin de réfléchir dans le silence et la solitude. Elle descendit vers le ruban miroitant du canal…
Pendant ce temps Marie, revenant vers le château, rencontra Tonnay-Charente et Montalais qui la cherchaient :