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Il était absolument nécessaire que K. intervînt lui-même. C’était surtout quand il était très fatigué, comme en cette matinée d’hiver où tout le trouvait aboulique, que cette conviction devenait despotique. Il avait oublié ses mépris du début; s’il avait été seul au monde, il aurait pu négliger son procès, en admettant qu’on le lui eût intenté, ce qui ne serait pas arrivé. Mais maintenant son oncle l’avait mené chez l’avocat, et des considérations de famille entraient en jeu; sa situation avait cessé d’être complètement indépendante de l’évolution du procès, il avait même imprudemment parlé lui-même à des amis de cette affaire avec une inexplicable satisfaction; d’autres l’avaient apprise on ne savait comment; ses relations avec Mlle Bürstner semblaient être restées en suspens en même temps que son litige… bref, il n’avait guère plus le choix d’accepter ou de refuser le procès; il s’y trouvait en plein et il fallait se défendre; s’il se fatiguait, gare à lui!

Il n’avait pas encore trop à s’inquiéter pour le moment. Il avait su arriver à la banque, en un temps relativement court, et à la force du poignet, à la place qu’il occupait; il avait su s’y maintenir entouré de l’estime de tous, il n’avait donc qu’à consacrer à son procès une partie des facultés qui lui avaient permis une telle ascension; nul doute alors que tout ne finît bien; il était surtout nécessaire, s’il voulait parvenir au but, d’éliminer a priori toute idée de culpabilité. Il n’y avait pas de délit, le procès n’était pas autre chose qu’une grande affaire comme il en avait souvent traité avantageusement pour la banque, une affaire à propos de laquelle, comme de règle, divers dangers se présentaient auxquels il lui fallait parer. Il ne devait donc pas arrêter son esprit sur l’idée d’une faute, mais songer uniquement à son propre intérêt. À cet égard il était nécessaire de retirer à l’avocat le droit de le représenter, et le plus tôt serait le mieux; c’était peut-être, comme cet homme le lui avait dit, une chose complètement inouïe et un geste extrêmement blessant, mais K. ne pouvait pas admettre qu’il se heurtât dans son procès à des obstacles qui vinssent de son propre défenseur. Une fois l’avocat évincé, il fallait envoyer la requête immédiatement et là-dessus insister ferme, et chaque jour s’il se pouvait, pour qu’on la prît en considération. Il ne suffirait évidemment pas pour cela de rester comme les autres assis dans le couloir et de poser son chapeau sous le banc, il faudrait harceler chaque jour les employés, les faire assiéger par les femmes ou par quelque tiers que ce fût, et les contraindre à s’asseoir à leur table et à étudier la requête au lieu de regarder dans le couloir à travers le grillage de bois. Nulle relâche dans ces efforts, il faudrait tout organiser et surveiller parfaitement; il faudrait que la justice se heurtât une bonne fois à un accusé qui sût se défendre.

Mais, bien que K. se fiât à lui-même pour exécuter ce programme, il était écrasé par la difficulté de rédiger la première requête. Une semaine auparavant il ne pensait encore qu’avec une sorte de honte qu’il pût être obligé un jour de rédiger ce document de sa propre main, mais que ce dût être difficile, il n’y avait jamais songé. Il se rappelait qu’un matin où il était accablé de travail il avait tout jeté de côté et pris subitement son bloc-notes pour essayer de tracer le plan d’une requête de ce genre qu’il destinait à son lent avocat, et qu’à ce moment la porte s’était ouverte, livrant passage au directeur adjoint qui était entré en éclatant de rire.

Ce rire avait alors été très pénible à K., bien qu’il ne visât naturellement pas la requête, dont le directeur adjoint ne savait rien, mais une plaisanterie financière qu’il venait d’apprendre à l’instant. Il avait fallu un dessin pour la faire comprendre et le directeur adjoint l’avait exécuté, en se penchant sur la table de K. et en lui prenant le crayon des mains, sur le bloc destiné à la requête.

Aujourd’hui K. ignorait toute vergogne; il fallait que cette requête se fît. S’il n’arrivait pas à en trouver le temps au bureau, ce qui était très probable, il la rédigerait chez lui pendant la nuit. Si les nuits ne suffisaient pas, il demanderait un congé; l’essentiel était de ne pas prendre de demi-mesures, car c’était la pire méthode, non seulement en affaires, mais toujours et partout. Cette requête constituait évidemment un travail presque interminable. Sans être d’un caractère inquiet, on pouvait facilement penser qu’il serait impossible de jamais la finir. Non par paresse ou par calcul (ces raisons ne pouvaient valoir que dans le cas de maître Huld), mais parce que, dans l’ignorance où l’on était de la nature de l’accusation et de tous ses prolongements, il fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails, l’exposer dans tous ses replis, la discuter sous tous ses aspects. Et quel triste travail, pour comble! Il était peut-être bon pour occuper l’esprit affaibli d’un retraité et l’aider à passer les longs jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait trop vite – car il était en plein essor et constituait déjà une menace pour le directeur adjoint – maintenant qu’il voulait jouir comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves nuits, c’était maintenant qu’il devait se mettre à la rédaction de cette requête! Il s’épuisait en gémissements. Machinalement, pour mettre fin à ses tourments, il pressa le bouton électrique qui correspondait à la sonnerie de l’antichambre. En faisant ce mouvement il aperçut la pendule. Elle marquait onze heures: il avait donc passé deux heures, un temps énorme, un temps précieux, à rêvasser, et il était naturellement encore plus fatigué qu’avant. Mais, après tout, ce temps n’était pas complètement perdu; il lui avait permis de prendre des décisions qui pouvaient être très utiles. Les domestiques apportèrent avec le courrier les cartes de visite de deux messieurs qui attendaient K. depuis très longtemps. C’étaient justement deux gros clients de la banque qu’on n’aurait jamais dû laisser poser ainsi. Pourquoi venaient-ils à un si mauvais moment?… Et pourquoi – c’était ce qu’on croyait les entendre demander derrière la porte fermée – pourquoi le laborieux K. gaspillait-il le meilleur de ses heures de travail à s’occuper de ses affaires privées? Encore fatigué de ses soucis précédents et déjà las de ceux qui allaient venir, il se leva pour recevoir le premier de ces visiteurs.

C’était un petit homme gaillard, un industriel qu’il connaissait bien. Il exprima le regret d’avoir dérangé K. au milieu d’un travail important, et K. déplora de son côté d’avoir fait si longtemps attendre ce monsieur. Mais il le fit si distraitement et d’un ton qui passait tellement à côté que l’industriel en aurait été nécessairement frappé s’il n’eût été si fort absorbé par son affaire. Il sortit des comptes et des tableaux de chiffres de toutes ses poches, les étala devant K., expliqua plusieurs nombres, corrigea une petite faute de calcul qui lui avait sauté aux yeux malgré la rapidité de son examen, rappela à K. qu’il avait conclu avec lui, l’année précédente, une affaire du même genre, mentionna, comme par parenthèse, que cette fois-ci, une autre banque voulait s’en occuper à tout prix, et se tut finalement pour avoir l’opinion de K.; K. avait bien suivi au début le discours de l’industriel; l’importance de l’affaire lui était bien apparue et l’idée avait bien absorbé son attention, mais hélas! pour fort peu de temps; il n’avait pas tardé à cesser d’écouter pour opiner simplement du bonnet à chaque exclamation de l’autre, puis il n’avait même plus fait ce geste et s’était borné à regarder le tête chauve qui se penchait sur les papiers; il se demandait à quel moment cet homme finirait par s’apercevoir qu’il parlait dans le désert. Aussi, quand l’autre se tut, K. crut-il réellement qu’il ne le faisait que pour lui permettre de reconnaître qu’il était incapable d’écouter. Mais il remarqua, avec regret, au regard attentif de l’industriel – visiblement prêt à toutes les réponses – qu’il fallait continuer l’entretien. Il inclina donc la tête comme s’il avait reçu un ordre et se mit à promener lentement son crayon sur les papiers en s’arrêtant de temps à autre pour pointer un chiffre quelconque. L’industriel pressentait des objections; peut-être ses chiffres n’étaient-ils pas exacts, peut-être n’étaient-ils pas probants, en tout cas il recouvrit les papiers de la main et reprit un exposé général de l’affaire en s’approchant tout près de K.