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Sans grand motif, pour retarder tout simplement le moment de se mettre au travail, il essaya d’ouvrir la fenêtre. Elle résistait, il dut s’y prendre des deux mains. Le brouillard, mêlé de fumée, envahit la pièce et l’emplit d’une légère odeur de brûlé. Quelques flocons de neige pénétrèrent aussi, poussés par le vent.

«Vilain automne!» dit derrière K. l’industriel qui était rentré inaperçu en revenant de chez le directeur adjoint.

K. fit oui de la tête et regarda avec inquiétude le portefeuille d’où l’industriel s’apprêtait à sortir ses papiers pour lui communiquer le résultat de ses négociations avec le directeur adjoint. Mais l’industriel, qui avait suivi le regard de K., frappa sur sa serviette et dit sans l’ouvrir:

«Vous voulez savoir les résultats? J’ai le contrat en poche, ou presque. Un homme charmant, votre directeur adjoint… mais il faut se méfier!»

Il se mit à rire et serra la main de K., s’attendant à le faire rire aussi. Mais K. trouvait maintenant suspect qu’on ne voulût pas lui montrer les papiers; il ne voyait absolument rien de drôle à la remarque de l’industriel.

«Monsieur le Fondé de pouvoir, lui dit alors cet homme, vous souffrez sans doute du temps. Vous avez l’air tout ennuyé.

– Oui, dit K. en portant la main à ses tempes, des maux de tête, des ennuis de famille.

– Parfaitement», dit l’industriel qui était un homme impatient et ne pouvait jamais écouter jusqu’au bout, tout le monde a sa croix à porter.

K. avait fait machinalement un pas vers la porte comme pour le raccompagner, mais l’autre reprit:

«J’aurais encore quelques mots à vous dire, monsieur le Fondé de pouvoir. Je crains beaucoup de vous importuner en vous parlant de cela aujourd’hui, mais je suis déjà venu deux fois ces temps derniers et je l’ai oublié chaque fois. Si je remets encore la chose, qui sait si elle aura encore sa raison d’être? Et ce serait peut-être dommage, car après tout ma communication peut avoir une certaine valeur.»

K. n’avait pas eu le temps de répondre que l’industriel était déjà tout près de lui, lui frappait légèrement du revers du doigt sur la poitrine et lui demandait à voix basse:

«Vous avez un procès, n’est-ce pas?»

K. recula en s’écriant:

«C’est le directeur adjoint qui vous l’a dit!

– Jamais de la vie, répondit l’industriel, comment pourrait-il le savoir?

– Par vous peut-être? demanda K., déjà bien plus maître de lui.

– Il m’arrive par-ci par-là de petites nouvelles du tribunal, déclara alors l’industriel, c’est justement à ce sujet que j’aurais à vous dire deux mots.

– Mais tout le monde est donc en rapport avec la justice!» dit K. en laissant tomber sa tête.

Il amena l’industriel vers le bureau. Ils se rassirent tous deux comme précédemment et l’industriel déclara:

«Ce que je peux vous communiquer n’est peut-être pas très important, mais dans ce genre d’affaires il ne faut jamais rien négliger. D’ailleurs, j’avais envie de vous rendre service, si modestement que ce fût. Ne nous sommes-nous pas toujours entendus en affaires? Eh bien!…»

K. voulut alors s’excuser de son attitude précédente, mais l’industriel, n’admettant aucune interruption, remonta sa serviette sous son bras pour montrer qu’il était pressé et poursuivit:

«J’ai entendu parler de votre procès par un certain Titorelli. C’est un peintre, Titorelli n’est que son pseudonyme, j’ignore son véritable nom. Voilà déjà des années qu’il vient me voir de temps à autre à mon bureau et qu’il m’apporte de petits tableaux pour lesquels – c’est presque un mendiant – je lui donne toujours une espèce d’aumône. Ce sont d’ailleurs de jolis tableaux, des landes, des paysages, enfin vous voyez ça. Ces achats auxquels nous étions déjà habitués tous les deux se passaient toujours le mieux du monde; mais, à la fin, il s’est présenté trop souvent et je le lui ai reproché; nous en sommes venus à parler, j’étais curieux de savoir comment il pouvait vivre de sa seule peinture, et j’ai alors appris à mon grand étonnement qu’il vivait surtout du portrait. Il travaillait, me déclara-t-il, pour le tribunal. Je lui demandai pour lequel. Ce fut alors qu’il m’en parla. Vous êtes mieux placé que tout autre pour imaginer la stupéfaction que me causèrent ses récits. Depuis ce temps j’apprends toujours à chacune de ses visites quelque nouvelle de la justice et je finis par acquérir petit à petit une grande expérience de la chose. À vrai dire, ce Titorelli est bavard et je dois souvent le faire taire non seulement parce qu’il est menteur – c’est indéniable – mais encore et surtout parce qu’un homme d’affaires qui ploie comme moi sous le faix de ses propres soucis n’a pas le temps de s’inquiéter des histoires des autres. Mais passons. Je me suis dit que ce Titorelli pourrait peut-être vous servir, il connaît beaucoup de juges et, bien qu’il n’ait peut-être pas lui-même grande influence, il peut vous renseigner sur la meilleure façon d’approcher certains magistrats. Et quand bien même ses conseils ne seraient pas définitifs, vous pourriez, vous, en tirer grand parti. Car vous êtes presque un avocat. Je dis toujours: M. K. est presque un avocat. Ah! je n’ai pas peur pour votre procès! Mais voulez-vous aller maintenant chez Titorelli? Sur ma recommandation, il fera certainement tout ce qui lui sera possible. Je pense vraiment que vous devriez y aller. Pas aujourd’hui nécessairement; quand vous voudrez, à l’occasion. D’ailleurs, du fait que je vous le conseille, vous n’êtes pas obligé d’y aller. Si vous pensez pouvoir vous passer de lui, il vaut certainement mieux le laisser de côté. Peut-être avez-vous déjà arrêté vous-même un plan précis que Titorelli risquerait de déranger. Dans ce cas-là, n’allez pas le voir, je vous en prie. Il faut d’ailleurs certainement se faire violence pour aller chercher des conseils chez un pareil oiseau. Enfin, voyez vous-même ce que vous avez à faire. Voici un mot de recommandation et l’adresse du bonhomme avec.»

Déçu, K. prit la lettre et la mit dans sa poche. Même au cas le plus favorable, l’avantage qu’il pourrait retirer de cette recommandation était relativement moindre que l’ennui de savoir que l’industriel avait connaissance du procès et que le peintre risquait d’en répandre le bruit. Il put à peine se résoudre à remercier brièvement le client qui gagnait déjà la porte.

«J’irai, finit-il par lui dire en prenant congé, ou bien je lui écrirai de passer me voir au bureau, car je suis très occupé en ce moment.

– Je savais bien, dit l’industriel, que vous trouveriez la meilleure solution. À dire vrai je pensais que vous auriez préféré éviter de faire venir à la banque des gens comme ce Titorelli et de parler ici avec lui de votre procès. Il n’est pas toujours bon non plus de laisser des lettres dans les mains de personnages de ce genre. Mais vous avez sûrement réfléchi à tout et vous savez ce que vous pouvez faire.»

K. opina du bonnet et raccompagna l’industriel jusque dans l’antichambre. Mais, malgré son calme extérieur, il commençait à se faire peur. Il n’avait dit, à la vérité, qu’il écrirait à Titorelli que pour montrer au gros client qu’il appréciait sa recommandation et qu’il ne voulait pas tarder un instant à réfléchir aux possibilités de rencontrer le peintre, mais, s’il avait jugé l’aide de l’artiste utile, il lui eût écrit sur-le-champ. Il avait fallu la réflexion de l’industriel pour lui faire remarquer les dangers qu’une lettre risquait de lui faire courir. Pouvait-il donc se fier si peu à son propre jugement? S’il pouvait inviter expressément par lettre un individu équivoque à se présenter à la banque et s’il pouvait songer à lui parler de son procès à deux pas de la porte du directeur adjoint, n’était-il pas possible aussi, n’était-il pas même très probable, qu’il côtoyait d’autres périls sans s’en douter et qu’il était en train de se jeter sur des écueils inaperçus? Il n’aurait pas toujours quelqu’un à ses côtés pour le prévenir. Et c’était maintenant – maintenant qu’il voulait ramasser toutes ses forces pour entrer en lice – c’était maintenant qu’il fallait qu’il lui vînt sur sa propre vigilance des doutes qu’il n’avait encore jamais connus! Fallait-il que les difficultés qu’il rencontrait dans son travail professionnel vinssent lui faire obstacle aussi dans son procès! Il ne comprenait plus du tout comment il avait pu concevoir l’idée d’écrire à Titorelli et de l’inviter à la banque.