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– Voulez-vous donc, lui demanda Titorelli, que les petites vous ennuient tout le long de l’escalier? Passez plutôt par là», et il montrait la porte qui se trouvait derrière le lit.

K., ne demandant pas mieux, revint vers le lit. Mais, au lieu d’ouvrir, le peintre se glissa sous le meuble et demanda des profondeurs où il gisait:

«Une seconde encore seulement! N’aimeriez-vous pas voir une toile que je pourrais vous vendre?»

K. ne voulut pas être impoli, car l’artiste s’était vraiment occupé de lui et lui avait même promis de lui continuer ses services sans qu’on eût encore parlé, par suite de la distraction de K., d’aucune espèce de dédommagement; aussi K. ne pouvait-il éluder l’invitation; quoique frémissant d’impatience il se fit montrer le tableau. Le peintre sortit de dessous le lit un tas de toiles encore sans cadres recouvertes d’une telle poussière que, lorsqu’il souffla sur la première, K. en resta un bon moment dans un nuage et la respiration coupée.

«C’est une lande,» dit-il à K. en lui tendant le tableau.

La toile représentait deux grêles arbres posés sur une herbe sombre à une grande distance l’un de l’autre. Au fond, le soleil se couchait dans un grand luxe de couleurs.

«Bien! dit K., j’achète ça.»

Il avait parlé trop sèchement, aussi fut-il content quand il vit que le peintre, loin de se formaliser, lui présentait un second tableau:

«Voilà, dit-il, le pendant du premier.»

C’était peut-être bien conçu comme le pendant du premier, mais on ne remarquait pas la moindre différence; il y avait encore les arbres, l’herbe et le coucher de soleil. Mais cette similitude importait peu à K.

«Ce sont de beaux paysages, dit-il, je vous les achète tous deux et je les pendrai dans mon bureau.

– Le motif a l’air de vous plaire! dit le peintre en prenant un troisième tableau. Cela tombe bien, car j’ai encore ici une toile du même genre.»

La toile n’était pas du même genre, c’était exactement la même. Titorelli exploitait parfaitement cette occasion de vendre ses vieux tableaux.

«Je prends celle-là aussi, dit K. Quel est le prix des trois?

– Nous en reparlerons une autre fois, dit le peintre. En ce moment, vous êtes pressé et nous restons de toute façon en relations. Je suis heureux de voir que ces tableaux vous plaisent, je vais vous donner tous ceux que j’ai ici. Ils représentent tous des landes. Bien des gens ne les aiment pas parce qu’ils trouvent ces paysages un peu tristes, mais il y en a d’autres, comme vous, qui apprécient justement cette mélancolie.»

K. n’était pas en humeur de s’occuper des expériences professionnelles du peintre-mendiant:

«Emballez-les toutes, dit-il en le coupant au beau milieu de son discours, mon domestique viendra les chercher demain.

– Ce n’est pas nécessaire, dit le peintre. J’espère pouvoir trouver un porteur qui vous accompagnera tout de suite.»

Et il ouvrit enfin la porte en se penchant au-dessus du lit.

«N’hésitez donc pas, dit-il, à monter sur le matelas, personne n’entre ici autrement.»

K. n’avait pas besoin de cet encouragement pour passer sans aucun scrupule; il avait même déjà mis le pied au beau milieu de l’édredon quand, regardant par la porte ouverte, il recula avec un sursaut:

«Qu’est-ce là? demanda-t-il au peintre.

– De quoi êtes-vous étonné? questionna l’autre aussi surpris. Ce sont les bureaux de la justice. Ne saviez-vous pas qu’il y en avait ici? Il y en a dans presque tous les greniers, pourquoi n’y en aurait-il pas ici? Mon atelier lui-même fait partie de ses locaux, mais la justice l’a mis à ma disposition.»

K. n’était pas si effrayé d’avoir trouvé en cet endroit les archives de la justice que de constater son ignorance de toutes les choses du tribunal. Il lui semblait que la grande règle devait être pour un accusé de se trouver toujours prêt à tout, de ne jamais se laisser surprendre, de ne pas regarder à droite quand son juge se trouvait à gauche, et c’était justement contre cette grande règle qu’il recommençait toujours à pécher.

Un long couloir s’étendait devant lui, d’où venait un air auprès duquel celui de l’atelier semblait rafraîchissant. Des bancs couraient de chaque côté, comme dans la salle d’attente du secrétariat dont relevait l’affaire de K. L’installation de ces bureaux semblait être réglée partout par des prescriptions minutieuses. Pour le moment, il n’y avait pas grande affluence. Un homme se tenait assis, ou plutôt à demi couché sur l’un des bancs, le visage enfoui dans ses mains et la face contre le bois; il semblait être en train de dormir; un autre était debout dans la pénombre à l’autre extrémité du couloir. K. se redécida à grimper sur le lit, le peintre le suivit, les toiles sous les bras. Ils ne tardèrent pas à rencontrer un huissier – K. savait déjà les reconnaître au bouton d’or qu’ils portaient sur leur costume civil – et le peintre chargea cet homme de porter les tableaux de K.; K. titubait plutôt qu’il ne marchait, il tenait son mouchoir pressé contre sa bouche. Ils se trouvaient déjà près de la sortie quand les gamines se précipitèrent au-devant d’eux; le passage par le grenier n’avait donc même pas épargné à K. cette rencontre! Elles avaient dû voir qu’on ouvrait l’autre porte de l’atelier et elles avaient fait un détour pour arriver de ce côté.

«Je ne peux plus vous accompagner, cria le peintre en riant sous l’assaut des gamines, au revoir. Ne perdez pas trop de temps à réfléchir.»

K. ne lui jeta pas un seul regard. Une fois dans la rue il arrêta le premier fiacre qu’il put trouver. Il lui tardait d’être débarrassé de l’huissier dont le bouton d’or lui faisait mal aux yeux, bien que personne d’autre que lui ne l’aperçût probablement. Le serviteur de la justice voulut encore monter sur le siège du cocher, mais K. le chassa immédiatement. Midi avait déjà sonné depuis longtemps quand la voiture s’arrêta devant la banque. K. aurait volontiers laissé les tableaux là, mais il craignit qu’une occasion ne l’obligeât à montrer au peintre qu’il les avait. Aussi les fit-il monter dans son bureau où il les enferma dans le tiroir le plus bas de sa table pour les cacher au directeur adjoint.

CHAPITRE VIII

MONSIEUR BLOCK LE NÉGOCIANT. K. SE DÉFAIT DE SON AVOCAT.

K. avait tout de même fini par se décider à remercier son avocat. Il ne pouvait s’empêcher à vrai dire de se demander s’il faisait bien d’agir ainsi, mais la conviction qu’il avait de la nécessité de ce geste l’emporta sur ses hésitations. L’effort que lui avait coûté sa décision l’avait cependant tellement fatigué, le jour venu de passer à l’action, qu’il ne put travailler que très lentement au bureau et que dix heures étaient déjà passées quand il se trouva devant la porte de l’avocat. Avant de sonner, il se demanda encore s’il ne vaudrait pas mieux régler cette question par lettre ou par téléphone, car il pensait que l’entrevue serait certainement très pénible. Tout bien pesé, il préféra pourtant la solution de l’entretien personneclass="underline" l’avocat, de toute autre façon, ne répondrait que par le silence ou par une formule toute faite, et K. ne pourrait jamais savoir – à moins que Leni ne réussît à en deviner quelque chose – comment maître Huld aurait pris la nouvelle de son évincement ni ce qui en résulterait, suivant les doctes prévisions de cet expert; tandis que s’il tenait l’avocat devant lui et le surprenait brutalement avec sa communication il arriverait facilement à déchiffrer tout ce qu’il voudrait sur son visage et dans ses réactions, même si l’autre restait avare de mots. Il n’était même pas impossible que K. revînt alors sur sa décision.