– Il peut y avoir d’excellents motifs, dit le négociant, à ce que la requête ne soit pas encore finie. Pour les miennes, d’ailleurs, nous avons vu plus tard qu’elles n’avaient servi absolument à rien. J’ai pu en lire une moi-même grâce à la complaisance d’un employé. Elle était, je l’avoue, pleine d’érudition; mais au fond il n’y avait rien dedans: beaucoup de latin, que je ne comprends pas, et puis des pages et des pages d’appels à la justice, ensuite des flatteries pour certains fonctionnaires, qui n’étaient pas expressément nommés, mais que les initiés devaient pouvoir reconnaître, après cela le propre éloge de l’avocat, un éloge à propos duquel il se roulait devant la justice avec l’humilité d’un chien, et enfin l’examen de vieux cas judiciaires qui devaient ressembler au mien. Cet examen était fait, à vrai dire, autant que j’aie pu le suivre, avec le plus grand soin. Remarquez bien qu’en vous disant tout cela, je ne prétends pas juger le travail de l’avocat; d’ailleurs la requête que j’ai lue n’en était qu’une entre bien d’autres; mais, et c’est là le point dont je veux vous parler, de toute façon je n’ai jamais pu constater un seul progrès dans mon procès.
– Quel sorte de progrès vouliez-vous donc constater? demanda K.
– Votre question est fort sensée, dit le négociant en souriant; il est bien rare en ces sortes d’affaires qu’on puisse observer un progrès, mais je ne le savais pas alors. Je suis négociant, et je l’étais à cette époque encore plus que maintenant; j’aurais voulu des progrès tangibles, il eût fallu que tout cela s’organisât pour prendre fin ou que je visse l’affaire partie en bon chemin. Mais il ne se produisait que des interrogatoires qui se ressemblaient presque tous; je savais d’avance les réponses; je les connaissais comme une litanie; il m’arrivait plusieurs fois par semaine des employés de la justice au magasin, dans ma maison ou n’importe où, c’était évidemment gênant (à cet égard c’est bien mieux aujourd’hui, le téléphone me dérange moins); et puis le bruit de mon procès commençait à filtrer, des commerçants de mes amis le connaissaient, mes parents ne l’ignoraient plus; j’essuyais donc des dommages de partout, mais nul signe ne m’annonçait que les premiers débats dussent bientôt avoir lieu. J’allai donc me plaindre à mon avocat. Il me donna de longues explications, mais il refusa nettement de faire quoi que ce fût dans le sens que je désirais, disant que personne ne pouvait influer sur la date des débats et qu’il était absolument inimaginable de les hâter dans une requête, ainsi que je l’eusse voulu, que cela ne s’était jamais vu et ne pourrait que nuire et à lui et à moi. Je pensais que ce que celui-ci ne voulait ou ne pouvait pas, un autre le voudrait et le pourrait. Je cherchai donc d’autres avocats. Mais, j’aime mieux vous le dire tout de suite: nul d’entre eux n’a jamais demandé ni obtenu qu’on fixe une date pour les débats; c’est, à une réserve près, dont je vous parlerai plus tard, une chose réellement impossible; à cet égard maître Huld ne m’avait donc pas trompé; mais je n’ai pas eu à regretter non plus de m’être adressé à d’autres avocats. Maître Huld a dû vous parler assez souvent des avocats marrons et vous les a sans doute dépeints très méprisables, ce qui est d’ailleurs exact. Mais il lui échappe toujours, quand il se compare à eux, une petite faute sur laquelle je voudrais attirer votre attention au passage. Pour distinguer de ces gens-là les avocats de sa connaissance il dit toujours «les grands avocats», en parlant de ceux qu’il connaît. Le terme est faux; naturellement tout le monde peut se dire «grand» s’il lui plaît, mais, dans le cas qui nous occupe, c’est l’usage judiciaire qui fait autorité. Cet usage distingue bien, outre les avocats marrons, les grands et les petits avocats. Mais maître Huld et ses collègues ne sont que de petits avocats; les grands, dont je n’ai jamais qu’entendu parler et que je n’ai jamais pu voir, sont d’un rang aussi supérieur à celui des petits avocats que les petits avocats eux-mêmes sont supérieurs à ces avocats marrons qu’ils méprisent.
– Les grands avocats? demanda K. Qui est-ce? Comment peut-on les voir?
– Vous n’avez donc, dit le négociant, jamais entendu parler d’eux? Il n’y a peut-être pas un accusé qui, après en avoir entendu parler, n’ait rêvé d’eux pendant un temps. Ne vous laissez pas aller à une pareille faiblesse. Qui sont-ils? Je n’en sais rien. Quant à les voir, c’est impossible. Je ne connais pas un seul cas dont on puisse affirmer sûrement qu’ils se soient mêlés. Ils défendent bien quelques clients, mais cela ne dépend pas du désir de l’accusé; ils ne défendent que qui ils veulent; il faut sans doute, pour qu’ils s’occupent d’une cause, qu’elle soit déjà sortie du ressort des petits tribunaux. D’ailleurs, il vaut mieux ne pas penser à eux; autrement – j’en ai fait l’expérience personnelle – on se met à trouver les consultations, les conseils et l’assistance des autres si bêtes et si inutiles qu’on aimerait mieux tout envoyer au diable, aller se coucher et ne plus rien savoir, ce qui serait naturellement encore plus stupide; et puis on ne resterait pas longtemps tranquille au lit.
– Vous n’avez donc jamais songé aux grands avocats? demanda K.
– Pas longtemps, dit le négociant en recommençant à sourire. Malheureusement, on n’arrive pas à les oublier complètement, c’est une idée qui vous tracasse surtout la nuit, Mais à ce moment-là je voulais obtenir des résultats qui fussent immédiats, c’est pourquoi je suis allé trouver les avocats marrons.
– Comme vous voilà près l’un de l’autre!» s’écria Leni qui était revenue avec sa tasse et se tenait sur le pas de la porte.
Ils étaient vraiment près l’un de l’autre; au moindre mouvement, leurs têtes se seraient cognées; le négociant, qui n’était pas seulement petit, mais aussi légèrement bossu, obligeait K. à se tenir penché très bas pour entendre ce qu’il disait:
«Un instant encore, cria K., pour évincer Leni un moment, en faisant un mouvement d’impatience de la main qu’il tenait toujours posée sur celle du négociant.
– Il a voulu que je lui raconte mon procès, dit le négociant à Leni.
– Raconte, raconte», dit celle-ci.
Elle parlait affectueusement au négociant, mais sur un ton de condescendance. Cela ne plaisait pas à K. Comme il venait de s’en apercevoir, l’homme avait tout de même une certaine valeur; il possédait principalement une expérience dont il savait fort bien parler… Leni devait probablement mal le juger. K. fut ennuyé de la voir retirer des mains de M. Block la bougie qu’il n’avait cessé de tenir pendant tout ce temps, lui essuyer les doigts du coin de son tablier, puis s’agenouiller auprès de lui pour gratter une goutte de cire qui avait coulé sur son pantalon.
«Vous vous apprêtiez à me parler des avocats marrons, dit K. en écartant sans un mot la main de Leni.
– Que veux-tu donc? demanda Leni, en donnant une tape à K. pour pouvoir continuer son travail.
– Parfaitement, des avocats marrons, dit le négociant en se passant la main sur le front comme s’il réfléchissait.
K., désirant aider ses souvenirs, lui rappela:
«Vous vouliez obtenir des résultats qui fussent immédiats, c’est pourquoi vous étiez allé trouver les avocats marrons.
– Parfaitement,» dit le négociant, mais il ne continua pas.
«Il ne veut sans doute pas en parler devant Leni» pensa K., et, maîtrisant son impatience d’apprendre la suite, il cessa d’insister.