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J.M.G. Le Clézio

Le procès-verbal

Ce n’est certes pas un hasard si le héros de ce livre porte le nom insolite d’Adam Pollo. Adam, c’est ici à la fois le premier et le dernier homme, celui que la folie, ou l’oubli ou encore la volonté obscure de tenter une expérience extrême, isole du reste des vivants, change en vivant survolté devant qui le monde cède à la féerie et au cauchemar.

Adam Pollo fait retraite dans une maison abandonnée, sur la colline, loin de la ville et de l’ordre incompréhensible qui s’y trame. Est-il déserteur? évadé d’un asile psychiatrique? D’étranges rapports, brutaux et complices, le lient à une jeune fille, Michèle, qui semble lui servir d’indicatrice et de réplique involontaire. Mais surtout, après avoir franchi un certain état d’attention obsédée, Adam descend dans le monde, comme un prophète. Dès lors, sa vie se trouve mise en rapport avec la Vie même, animale, matérielle, inaperçue. Il devient la plage où il passe, le chien qu’il suit, le rat qu’il tue. les fauves qu’il observe dans un parc zoologique, le grand mouvement inlassable des apparences. Fabuleux itinéraire dans l’espace et la simultanéité de l’imagination qui l’amène fatalement à être arrêté et jugé par les hommes dont il a voulu, nouvel Adam infernal, transgresser les interdits: il sera donc fou, c’est-à-dire enfermé dans la région infinie des mirages rigoureux.

Par ce premier roman explosif, d’un lyrisme retenu ouvrant sur une sorte d’épopée qui évoque à la fois William Blake et les Chants de Maldoror, J.M.G. Le Clézio, né en 1940 à Nice, a été reconnu d’emblée comme un grand écrivain. Il a construit, depuis, une œuvre qui tient toutes ses promesses: La Fièvre, Le Déluge, L’Extase matérielle, Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre, Désert, Le Chercheur d’or.

«Mon perroquet, comme s’il eût été mon favori, avait seul la permission de parler.»

Robinson Crusoé.

J’ai deux ambitions secrètes. L’une d’elles est d’écrire un jour un roman tel, que si le héros y mourait au dernier chapitre, ou à la rigueur était atteint de la maladie de Parkinson, je sois accablé sous un flot de lettres anonymes et ordurières.

De ce point de vue, je le sais, le «Procès-verbal» n’est pas tout à fait réussi. Il se peut qu’il pèche par excès de sérieux, par maniérisme et verbosité; la langue dans laquelle il est écrit évolue du dialogue para-réaliste à l’ampoulage de type pédantiquement almanach.

Mais je ne désespère pas de parfaire plus tard un roman vraiment effectif: quelque chose dans le génie de Conan Doyle, qui s’adresserait non pas au goût vériste du public — dans les grandes lignes de l’analyse psychologique et de l’illustration — mais à sa sentimentalité.

Il me semble qu’il y a là d’énormes espaces vierges à prospecter, d’immenses régions gelées s’étendant entre auteur et lecteur. Cette prospection devrait se faire par toute espèce de sympathie allant de l’humour a la naïveté, et non point par l’exactitude. Il y a un moment entre celui qui récite et celui qui écoute, où la créance se précise et prend forme. Ce moment est peut-être celui du roman «actif» dont le facteur essentiel serait une sorte d’obligation. Où le texte intervient avec un rien d’anecdotique et de familial. Où, comme devant une caricature, comme devant le récit-fleuve, le ciné-roman d’un journal à deux sous, n’importe quelle jeune fille est tenue de pousser son «ah» et de remplir de cette façon le vide qu’il y avait jusqu’alors entre les lignes.

À mon sens, écrire et communiquer, c’est être capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Et ce n’est que par une suite continuelle d’indiscrétions que l’on arrive à ébranler le rempart d’indifférence du public.

Le «Procès-verbal» raconte l’histoire d’un homme qui ne savait trop s’il sortait de l’armée ou de l’asile psychiatrique. J’ai donc posé dès le départ un sujet de dissertation volontairement mince et abstrait. Je me suis très peu soucié de réalisme (j’ai de plus en plus l’impression que la réalité n’existe pas); j’aimerais que mon récit fût pris dans le sens d’une fiction totale, dont le seul intérêt serait une certaine répercussion (même éphémère) dans l’esprit de celui qui le lit. Genre de phénomène familier aux amateurs de littérature policière, etc. C’est ce qu’on pourrait appeler à la rigueur le Roman-Jeu, ou le Roman-Puzzle. Bien entendu, tout ceci n’aurait pas l’air d’être sérieux, s’il n’y avait d’autres avantages, dont le moindre n’est pas de soulager le style, de rendre un peu plus de vivacité au dialogue, d’éviter descriptions poussiéreuses et psychologie rancie.

Je m’excuse d’avoir accumulé ainsi quelques théories; c’est une prétention un peu trop à la mode de nos jours. Je m’excuse également à l’avance pour les impropriétés et les fautes de frappe qui pourraient se trouver dans mon texte en dépit de mes révisions. (J’ai dû typographier moi-même mon manuscrit et n’ai su le faire qu’en me servant d’un doigt de chaque main.)

Enfin, je me permets de vous signaler que j’ai entrepris la rédaction d’un autre récit, beaucoup plus étendu, racontant avec le maximum de simplicité ce qui se passe le lendemain de la mort d’une jeune fille.

Très respectueusement vôtre.

J.M.G. Le Clézio.

A. Il y avait une petite fois, pendant la canicule, un type qui était assis devant une fenêtre ouverte; c’était un garçon démesuré, un peu voûté, et il s’appelait Adam; Adam Pollo. Il avait l’air d’un mendiant, à rechercher partout les taches de soleil, à se tenir assis pendant des heures, bougeant à peine, dans les coins de murs. Il ne savait jamais quoi faire de ses bras, et les laissait ordinairement baller le long de son corps, y touchant le moins possible. Il était comme ces animaux malades, qui, adroits, vont se terrer dans des refuges, et guettent tout bas le danger, celui qui vient à ras de terre, se cachent dans leurs peaux au point de s’y confondre. Il était allongé dans une chaise longue devant la fenêtre ouverte, torse nu, tête nue, pieds nus, dans la diagonale du ciel. Il était vêtu uniquement d’un pantalon de toile beige abîmée, salie de sueur, dont il avait replié les jambes jusqu’à hauteur des genoux.

Le jaune le frappait en pleine face, mais sans se réverbérer: il était immédiatement absorbé par la peau humide, sans faire d’étincelles ni le moindre petit reflet. Lui, s’en doutait, et ne bougeait pas sauf, de temps en temps, pour porter à sa bouche une cigarette et aspirer une gorgée de fumée.

Quand la cigarette fut finie, qu’elle lui brûla le pouce et l’index, et qu’il dut la jeter par terre, il tira de la poche de son pantalon un mouchoir, et s’essuya ostensiblement la poitrine, les avant-bras, la base du cou et les aisselles. Débarrassée de la mince pellicule de transpiration qui l’avait protégée jusqu’à cet instant, la peau se mit à luire à pleins feux, rouge de lumière. Adam se leva et marcha assez rapidement vers le fond de la pièce, vers l’ombre; du tas de couvertures empilées sur le plancher, il tira une chemise de vieux coton, de finette ou de calicot, la secoua, et l’enfila. Quand il se baissa, la déchirure du tissu au milieu du dos, entre les deux omoplates, s’ouvrit de façon caractéristique, prit la taille d’une pièce de monnaie, et montra au hasard trois vertèbres aiguës, jouant sous la peau tendue comme des ongles sous une membrane de caoutchouc.