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Il s’éloigna du lieu où il était resté si longtemps debout. Il avait les jambes raides, mais il ne chancela pas ; il les forçait à se mouvoir sans à-coups, et le sol cédait délicatement sous ses pieds. L’homme blanc devait porter des bottes lourdes et rudes pour marcher longtemps, parce que le sol lui écorchait et entaillait les chairs ; l’homme rouge portait les mêmes mocassins pendant des années, parce que la terre lui était aimable et faisait bon accueil à son pas. Ta-Kumsaw avançait, et il sentait sol, vent, rivière, éclair, avancer avec lui ; la terre, tout ce qui vivait, était en lui, et lui était les mains, les pieds et le visage de la terre.

Il y eut un cri dans le fort. Suivi d’autres :

« Au voleur ! Au voleur !

— Arrêtez-le !

— L’a pris un baril ! »

Jurons, vociférations. Puis le bruit le plus effroyable : un coup de feu. Ta-Kumsaw attendit la morsure de la mort. Elle ne vint pas.

Une ombre humaine émergea au-dessus du parapet L’homme, quel qu’il fût, tenait un tonnelet en équilibre sur son épaule. Un instant, il vacilla à l’extrême pointe des poteaux de la palissade, puis sauta. Ta-Kumsaw savait qu’il s’agissait d’un frère rouge, parce qu’il était capable de sauter d’une hauteur de trois hommes, chargé d’un lourd baril, et de ne faire presque aucun bruit en atterrissant.

Peut-être volontairement, ou peut-être pas, le voleur en fuite courut droit à Ta-Kumsaw et s’arrêta devant lui. Ta-Kumsaw abaissa le regard. À la lueur des étoiles, il reconnut l’homme.

« Lolla-Wossiky, dit-il.

— J’ai un baril, dit Lolla-Wossiky.

— Je devrais détruire ce baril », dit Ta-Kumsaw.

Lolla-Wossiky leva la tête, comme l’oiseau rouge, et regarda son frère. « Alors, il faudra que j’en prenne un autre. »

Les hommes blancs qui pourchassaient Lolla-Wossiky parvinrent à la porte, réclamant à grands cris au garde de l’ouvrir. Il faut que je m’en souvienne, songea Ta-Kumsaw. Un bon moyen de me faire ouvrir la porte. En même temps que lui venait cette pensée, il passa le bras autour de son frère, baril compris. Ta-Kumsaw sentit la terre verte comme un second battement de cœur, très fort en lui, et tandis qu’il tenait son frère, le même pouvoir de la terre passa dans Lolla-Wossiky. Ta-Kumsaw l’entendit suffoquer.

Les Blancs sortirent en courant du fort. Ta-Kumsaw et Lolla-Wossiky avaient beau se tenir à découvert, les soldats ne les virent pas. Ou plutôt si, ils virent ; mais ils ne remarquèrent pas les deux Shaw-Nees, voilà. Ils les dépassèrent au pas de course, en hurlant et tirant au petit bonheur dans les bois. Ils se regroupèrent à côté des deux frères, si près qu’en tendant le bras ils auraient pu les toucher. Mais ils ne tendirent pas le bras ; ils ne touchèrent pas les hommes rouges.

Au bout d’un moment, les Blancs abandonnèrent les recherches et regagnèrent le fort en sacrant et marmonnant.

« C’était l’Rouge borgne.

— L’soûlard shaw-nee.

— Lolla-Wossiky.

— Si je l’trouve, je l’tue.

— Faut l’pendre, ce sale voleur. »

Voilà ce qu’ils disaient, et Lolla-Wossiky était là, à moins d’un jet de pierre, le baril sur l’épaule.

Lorsque le dernier homme blanc fut dans le fort, Lolla-Wossiky gloussa.

« Tu ris avec le poison de l’homme blanc sur l’épaule, dit Ta-Kumsaw.

— Je ris avec le bras de mon frère autour de ma taille, répondit Lolla-Wossiky.

— Laisse ce whisky, frère, et viens avec moi, dit Ta-Kumsaw. L’oiseau rouge a entendu mon histoire et me célèbre dans son chant.

— Alors je vais écouter ce chant et je m’en réjouirai toute ma vie, dit Lolla-Wossiky.

— La terre est avec moi, frère. Je suis le visage de la terre, la terre est mon souffle et mon sang.

— Alors j’entendrai battre ton cœur dans le pouls du vent, dit Lolla-Wossiky.

— Je rejetterai l’homme blanc à la mer », dit Ta-Kumsaw.

Pour toute réponse, Lolla-Wossiky éclata en sanglots ; non pas des sanglots d’ivrogne, mais ceux secs et profonds d’un homme accablé de douleur. Ta-Kumsaw voulut resserrer son étreinte, mais son frère le repoussa et s’éloigna en titubant, sans lâcher son baril, pour s’enfoncer dans l’obscurité parmi les arbres.

Ta-Kumsaw ne le suivit pas. Il savait pourquoi son frère pleurait : parce que la terre avait comblé Ta-Kumsaw de son pouvoir, un pouvoir suffisant pour rendre aussi invisible qu’un arbre au beau milieu de Blancs soûls. Et Lolla-Wossiky savait qu’en toute justice il aurait dû avoir dix fois plus de pouvoir que Ta-Kumsaw, quel que soit ce pouvoir. Mais l’homme blanc l’en avait privé, par le meurtre et le whisky, jusqu’à ce qu’il ne soit plus assez homme pour que l’oiseau rouge apprenne sa chanson ou que la terre emplisse son cœur.

Tant pis, tant pis, tant pis.

La terre m’a choisi pour être sa voix, je dois donc commencer à parler. Je ne vais pas rester plus longtemps ici, à essayer de faire honte aux malheureux ivrognes que la soif du poison de l’homme blanc a déjà tués. Je ne mettrai plus en garde les menteurs blancs. J’irai trouver les Rouges encore vivants, encore des hommes, et je les rassemblerai. Comme un seul et même grand peuple, nous renverrons l’homme blanc au-delà de la mer.

III

Maurepas

Frédéric, le jeune comte de Maurepas, et Gilbert, le vieillissant marquis de La Fayette, se tenaient ensemble à la rambarde du chaland, sur le canal, les yeux tournés vers le lac Irrakwa. La voile de la Marie-Philippe était parfaitement visible à présent ; ils suivaient son approche depuis des heures tandis qu’elle traversait le dernier et le plus en aval des Grands Lacs.

Frédéric ne se rappelait pas à quand remontait sa dernière humiliation au nom de sa nation. Peut-être à l’époque où le cardinal Machin-chose avait essayé de suborner la reine Marie-Antoinette. Oh, bien sûr, Frédéric n’était alors qu’un jeune homme, pas plus de vingt-cinq ans, un blanc-bec, sans expérience du monde. Il s’était dit qu’il n’arriverait jamais pire humiliation à la France que la révélation d’un cardinal persuadé de pouvoir suborner la reine avec un collier de diamants. Ou avec quoi que ce soit, d’ailleurs. Ah ça, évidemment, la véritable humiliation, à son avis, c’était qu’un cardinal français soit assez bête pour croire à l’utilité de suborner la reine ; au mieux, elle pouvait influencer le roi, et comme le roi Louis n’avait jamais influencé personne…

L’humiliation personnelle était une douleur. L’humiliation d’une famille, bien pire. L’humiliation d’une classe sociale, un martyre. Mais l’humiliation d’une nation restait la plus atroce des souffrances humaines.

Aujourd’hui, à bord d’un misérable chaland, un chaland américain, amarré au bord d’un canal américain, il attendait d’accueillir un général français. Pourquoi n’était-ce pas un canal français ? Pourquoi les Français n’avaient-ils pas été les premiers à fabriquer ces ingénieuses écluses et à percer un canal autour des chutes canadiennes ?

« Ne fumez pas, mon cher Frédéric, murmura La Fayette.

— Je ne fume pas, mon cher Gilbert :

— Vous ronchonnez, alors. Vous n’arrêtez pas de ronchonner.

— Je renifle. J’ai un rhume. »

Le Canada n’était rien d’autre qu’une décharge pour les rebuts de la société française, songea Frédéric pour la millième fois. Même la noblesse qui finissait ici était gênante. Ce marquis de La Fayette, un membre du… non, un fondateur du Club des Feuillants, ce qui revenait presque à dire un traître avoué au roi Charles. Fadaises démocratiques. Pourquoi pas un Jacobin comme ce terroriste de Robespierre ? Ils avaient bien sûr exilé La Fayette au Canada, où il ne pouvait guère faire de mal. Guère de mal, s’entend, en dehors d’humilier la France de cette façon inconvenante…