Выбрать главу

« Notre nouveau général se fait accompagner de plusieurs officiers d’état-major, dit La Fayette, avec armes et bagages. Il aurait été ridicule de débarquer pour faire un épouvantable trajet en voiture et en chariot, quand on peut tout transporter par voie d’eau. Nous aurons l’occasion de faire connaissance. »

Puisque La Fayette, à sa façon fruste (la honte de l’aristocratie !), tenait à ne pas mâcher ses mots sur le sujet, Frédéric ne pouvait faire autrement que s’abaisser à son niveau et parler lui aussi sans détour. « Un général français ne devrait pas voyager en terre étrangère pour rejoindre son poste !

— Mais, mon cher Frédéric, il ne posera pas le pied sur le sol américain, pas une fois ! D’un bateau à l’autre, tout le trajet sur l’eau. »

Le sourire affecté de La Fayette était exaspérant. Prendre à la légère cette souillure sur l’honneur de la France. Pourquoi, oh ! pourquoi son père n’avait-il su garder encore un peu la faveur du roi ? Frédéric aurait pu rester assez longtemps pour gagner une promotion à un poste distingué, comme seigneur de la marche italienne ou… est-ce qu’il existe un poste de ce genre ?… enfin, quelque part où l’on mange une nourriture décente, de la musique, de la danse et du théâtre… Ah, Molière ! En Europe, où il affronterait un ennemi civilisé comme les Autrichiens ou les Prussiens, ou même – en élargissant le sens du mot “civilisé” – les Anglais. Au lieu de quoi, il se retrouvait ici, à jamais pris au piège – à moins que Père ne s’insinue à nouveau dans les faveurs du roi – face à une invasion populacière d’affreux Anglais sans éducation, la lie, les plus vils rebuts de la société de leur pays, sans parler des Hollandais, des Suédois et des Allemands… Oh, c’était insupportable rien que d’y penser. Il y avait pire : les alliés ! Des tribus de Rouges qui n’étaient même pas des hérétiques, encore moins des chrétiens… c’étaient des païens, et la moitié des opérations militaires à Détroit consistaient à acheter ces horribles trophées sanguinolents…

« Holà, mon cher Frédéric, vous êtes bel et bien en train d’attraper froid, dit La Fayette.

— Pas du tout.

— Vous avez tremblé.

— J’ai frissonné.

— Il vous faut cesser de bouder et faire contre mauvaise fortune bon cœur. Les Irrakwas se sont montrés très coopératifs. Ils nous ont fourni la propre barge du gouverneur, à titre gracieux, en signe de bonne volonté.

— Le gouverneur ! Le gouverneur ? Voulez dire cette grosse bonne femme, cette affreuse païenne à la peau rouge ?

— Elle n’est pas responsable de sa peau rouge, et elle n’est pas païenne. En fait, elle est baptiste, ce qui est presque chrétien, mais en plus tapageur.

— Comment ne pas y perdre son latin dans ces hérésies anglaises ?

— Je crois que le cas ne manque pas d’élégance. Une femme gouverneur de l’État d’Irrakwa, et une Rouge, qui plus est, acceptée comme l’égale des gouverneurs de Suskwahenny, de Pennsylvanie, de la Nouvelle-Amsterdam, de la Nouvelle-Suède, de la Nouvelle-Orange, de la Nouvelle-Hollande…

— J’ai l’impression qu’il vous arrive de préférer ces sales petits États-Unis à votre pays natal.

— Je suis français de cœur, dit La Fayette avec douceur. Mais j’admire l’esprit d’égalitarisme des Américains. »

Encore l’égalitarisme. Le marquis de La Fayette était comme un piano-forte qui n’aurait eu qu’une touche. « Vous oubliez que notre ennemi à Détroit est américain.

— Vous, vous oubliez que notre ennemi, c’est la horde de squatters illégaux, quelle que soit leur nation d’origine, qui se sont établis dans la réserve rouge.

— C’est de l’ergotage. Ils sont tous américains. Ils passent tous par La Nouvelle-Amsterdam ou Philadelphie avant de prendre la route de l’Ouest. Ici, dans l’Est, vous les encouragez – ils savent tous à quel point vous admirez leur philosophie anti-monarchiste –, et c’est moi qui dois payer ensuite pour leurs scalps quand les Rouges les massacrent dans l’Ouest.

— Allons, allons, Frédéric. Même de mauvaise humeur, vous ne devez pas m’accuser d’anti-monarchisme. L’ingénieuse machine à découper la viande de monsieur Guillotin attend quiconque se rend coupable de ce crime.

— Oh, soyez sérieux, Gilbert. On ne l’emploierait pas contre un marquis. On ne tranche pas la tête aux aristocrates qui avancent ces idées démocratiques insensées. On les envoie au Québec. » Frédéric sourit… il ne résistait pas à l’envie de retourner le couteau dans la plaie. « Ceux qu’on méprise vraiment, on les envoie à Niagara.

— Alors, que diable avez-vous pu faire, vous… pour qu’on vous expédie à Détroit ? » murmura La Fayette.

Encore de l’humiliation. N’en verrait-il jamais la fin ?

La Marie-Philippe était si proche qu’ils distinguaient les matelots et les entendaient crier tandis que le bateau tirait l’ultime bord à l’entrée de Port Irrakwa. Dernier des Grands Lacs, l’Irrakwa était le seul à pouvoir accueillir des vaisseaux de haute mer ; les chutes du Niagara y veillaient. Au cours des trois dernières années, depuis que les Irrakwas avaient terminé leur canal, presque toutes les expéditions de marchandises qui avaient eu besoin de passer les chutes pour rejoindre le lac Canada avaient été débarquées sur la rive américaine avant de remonter le canal Niagara. Les villes de portage françaises se mouraient ; un nombre embarrassant de Français avait traversé le lac pour vivre du côté américain, où les Irrakwas n’étaient que trop heureux de les mettre au travail. Et le marquis de La Fayette, censément le gouverneur suprême de tout le Canada au sud et à l’ouest du Québec, ne paraissait pas s’en formaliser outre mesure. Si jamais son père rentrait dans les bonnes grâces du roi Charles, Frédéric s’assurerait que La Fayette soit le premier aristocrate à tâter du couperet de Guillotin. Ce qu’il avait commis ici, au Canada, relevait de la trahison pure et simple.

Comme s’il lisait dans l’esprit de Frédéric, La Fayette lui tapota l’épaule et dit : « Bientôt, allez, un peu de patience. » L’espace d’un instant, Frédéric eut l’absurde illusion que La Fayette prophétisait avec calme sa propre exécution pour trahison.

Mais le marquis observait seulement qu’enfin Marie-Philippe s’était suffisamment approchée pour lancer un filin sur le débarcadère. Les débardeurs irrakwas saisirent le cordage qu’ils arrimèrent au guindeau, puis se mirent à chanter dans leur baragouin innommable tandis qu’ils halaient le bateau à quai. La Marie-Philippe immobilisée, ils commencèrent à décharger la cargaison d’une part et à faire descendre les passagers de l’autre.

« N’est-ce pas ingénieux, cette façon d’activer le transport de la cargaison ? fit remarquer La Fayette. Ils la déchargent sur ces lourds wagons, qui roulent sur des rails – des rails, comme les bennes de mines ! – et puis les chevaux l’amènent jusqu’ici, en douceur, facilement comme tout. On peut transporter de bien plus lourdes charges sur des rails que dans des chariots ordinaires, savez-vous ? Stephenson me l’a expliqué la dernière fois que je suis venu ici. C’est parce qu’on n’a pas besoin de diriger. » Il n’en finissait pas de débiter ses fadaises. Comme de bien entendu, l’instant suivant il repartait sur la machine à vapeur de Stephenson, qui, il en avait la conviction, remplacerait le cheval. Stephenson en avait construit en Angleterre ou en Écosse, ou ailleurs, mais il était en Amérique à présent, et croyez-vous que La Fayette l’aurait invité à fabriquer ses voitures à vapeur au Canada ? Oh, non… le marquis était ravi de le laisser les fabriquer pour les Irrakwas et il marmottait une excuse idiote du genre : les Irrakwas utilisent déjà des machines à vapeur pour leurs filatures, et tout le charbon se trouve du côté américain… mais Frédéric de Maurepas savait la vérité. La Fayette estimait que la machine à vapeur, en tirant des voitures sur des rails, rendrait les échanges commerciaux et les voyages infiniment plus rapides et moins coûteux… et il pensait que le monde y gagnerait si on la construisait dans les frontières d’une démocratie ! Il allait de soi que Frédéric ne croyait pas les machines capables un jour d’aller plus vite que des chevaux, mais peu importait… La Fayette, lui, croyait en elles, et le fait de ne pas les avoir introduites au Canada relevait de la pure trahison.