Le mot avait dû se former sur ses lèvres. Ou alors La Fayette entendait les pensées d’autrui… Frédéric avait eu vent de rumeurs prétendant que le marquis possédait ce genre de talent. Peut-être qu’il avait seulement deviné. Peut-être que le diable le lui avait soufflé… tiens, c’est une idée ! En tout cas, La Fayette éclata de rire et dit : « Frédéric, si j’avais demandé à Stephenson de construire son chemin de fer au Canada, vous m’auriez fait démettre de mes fonctions pour avoir gaspillé de l’argent en fariboles. En l’état actuel des choses, si vous faisiez un rapport m’accusant de trahison pour avoir encouragé Stephenson à rester en Irrakwa, on vous rappellerait au pays pour vous enfermer dans une chambre capitonnée !
— Trahison ? Moi, je vous accuse ? fit Frédéric. Loin de moi cette pensée. » Malgré tout, il se signa, au cas où ce serait le diable qui avait inspiré La Fayette. « Dites, n’en avons-nous pas assez de regarder les débardeurs transporter la cargaison ? Il me semble que nous avons un officier à accueillir.
— Pourquoi êtes-vous si impatient de le rencontrer, à présent ? demanda La Fayette. Hier, vous ne cessiez de me rappeler que c’est un roturier. Il a même commencé sa carrière militaire comme caporal, c’est ce que vous avez dit, il me semble.
— Il est général maintenant, et Sa Majesté a jugé bon de nous l’envoyer. » Frédéric affichait une bienséance compassée. Mais La Fayette ne se départait pas d’un sourire amusé. Un de ces jours, Gilbert, un de ces jours…
Plusieurs officiers en grand uniforme tournaient en rond sur le débarcadère, mais aucun n’avait le rang de général. À l’évidence, le héros de la bataille de Madrid se préparait à faire une grande entrée. Ou bien espérait-il qu’un marquis et un fils de comte viennent le trouver, lui, dans sa cabine ? Impensable.
Et, de fait, il n’y pensa pas. Les officiers s’écartèrent, et de leur poste d’observation à la rambarde du chaland, Maurepas et La Fayette le virent descendre de la Marie-Philippe sur le débarcadère.
« Il n’en impose guère, dites donc, glissa Frédéric.
— Ils ne sont pas très grands dans le Sud de la France.
— Le Sud de la France ! jeta Frédéric avec mépris. Il est de Corse, mon cher Gilbert. Tout juste français. Autant dire italien.
— Il a vaincu l’armée espagnole en trois semaines, pendant que son officier supérieur était malade de la dysenterie, lui rappela La Fayette.
— Un acte d’insubordination pour lequel on aurait dû le casser, répliqua Frédéric.
— Oh, j’en conviens, fit La Fayette. Seulement, voyez-vous, il l’a gagnée, la guerre ; le roi Charles a pu ajouter la couronne d’Espagne à sa collection de couvre-chefs et il a estimé indécent de faire passer en cour martiale le soldat auquel il la doit.
— La discipline avant tout. Chacun doit savoir où est sa place et y rester, sinon ce sera le chaos.
— Sans nul doute. Enfin, on l’a quand même puni. On l’a promu général, mais pour l’envoyer ici. On ne voulait pas de lui dans la campagne d’Italie. Sa Majesté ne verrait aucun inconvénient à être doge de Venise, mais ce général Bonaparte, dans le feu de l’enthousiasme, serait capable de mettre la main sur le collège des cardinaux et de faire nommer le roi Charles pape.
— Votre sens de l’humour est criminel.
— Frédéric, regardez l’homme.
— Précisément, je le regarde.
— Alors, ne le regardez pas. Regardez tous les autres. Regardez ses officiers. Avez-vous déjà vu des soldats porter autant d’amour à leur chef ? »
À contre-cœur, Frédéric s’arracha à la contemplation du Corse pour observer les subalternes qui marchaient tranquillement derrière lui. Non pas comme des courtisans, on ne sentait chez eux aucune manœuvre pour se placer à leur avantage. Comme si… comme si… Frédéric ne trouvait pas de mots pour l’exprimer.
« Comme si chacun d’eux savait que Bonaparte l’aime et l’apprécie.
— Si c’est la méthode qu’il applique, je la trouve ridicule, dit Frédéric. On ne peut avoir prise sur ses subalternes si on n’entretient pas en eux la peur de perdre leur poste.
— Allons le voir.
— Absurde ! C’est à lui de venir à nous ! »
Mais comme d’habitude chez La Fayette : sitôt dit, sitôt fait… Il était déjà sur le débarcadère et s’avançait à grands pas pour s’arrêter devant Bonaparte et recevoir son salut. Frédéric, pour sa part, savait quel était son rang dans la société, et aussi celui de Bonaparte : ce serait au Corse de venir à lui. On pouvait toujours faire de Bonaparte un général, on n’en ferait jamais un gentilhomme.
La Fayette flagornait, évidemment. « Général Bonaparte, nous sommes honorés de vous recevoir. Je regrette seulement que nous ne puissions vous offrir les agréments de Paris…
— Monseigneur le gouverneur, dit Bonaparte, se trompant complètement sur le titre, je n’ai jamais goûté les agréments de Paris. Mes meilleurs moments, ce sont les campagnes militaires qui me les ont donnés.
— Et ses meilleurs moments, la France aussi les tient de vos campagnes. Venez, vous allez rencontrer le général de Maurepas. Il sera votre officier supérieur à Détroit. »
Frédéric perçut la légère pause avant que La Fayette ne prononce le mot « supérieur ». Frédéric savait quand on le ridiculisait. Je me souviendrai de chacune des offenses, Gilbert, et je vous les revaudrai.
Les Irrakwas étaient très efficaces dans le transbordement de la cargaison ; il ne fallut pas une heure avant que le chaland ne se mette en route. Naturellement, La Fayette passa le premier après-midi à donner un cours à Bonaparte sur la machine à vapeur de Stephenson. Le Corse fit mine de s’intéresser, s’informant sur les possibilités de transport de troupes, sur la vitesse de pose des rails derrière une armée en marche, il demanda si ces chemins de fer pouvaient être facilement coupés par une action ennemie… mais c’était si ennuyeux, si assommant que Frédéric ne comprenait pas comment Bonaparte parvenait à tenir aussi longtemps. Bien entendu, un officier se devait de feindre un intérêt pour tout ce que disait un gouverneur, mais là, il poussait le devoir un peu loin.
La conversation ne tarda pas à exclure ostensiblement Frédéric, mais il n’en avait cure. Il laissa vagabonder ses pensées, se rappela cette actrice – comment déjà ? – qui interprétait si joliment son rôle, un rôle de… ou était-ce une ballerine ? Il se rappelait ses jambes, en tout cas, des jambes d’une grâce… mais elle avait refusé de le suivre au Canada, malgré l’assurance de son amour et sa promesse de l’installer dans une maison encore plus belle que celle qu’il bâtirait pour sa femme. Si seulement elle était venue ! Évidemment, elle serait peut-être morte de la fièvre, comme était morte sa femme. Alors, tout était sans doute pour le mieux. Jouait-elle toujours sur les scènes parisiennes ? Bonaparte n’en saurait rien, c’était couru, mais l’un de ses jeunes officiers avait pu la voir. Il faudrait qu’il se renseigne.