Ils dînèrent à la table du gouverneur Rainbow, bien entendu, puisque c’était la seule du bateau. Le gouverneur leur avait adressé ses regrets de ne pouvoir accueillir elle-même les distingués voyageurs français, mais elle comptait sur ses gens pour prendre soin d’eux. Frédéric, flairant un cuisinier irrakwa là-dessous, s’était armé de courage, dans l’attente d’un repas insipide de Rouge, encore du cartilage de cerf, sûrement, coriace – difficile de qualifier pareille chère de venaison – mais voilà que le chef était, tenez-vous bien, français ! Un huguenot, ou plus exactement un petit-fils de huguenots, mais il ne gardait pas de rancune, aussi le repas fut-il succulent. Qui aurait imaginé de la bonne cuisine française dans ce pays ? Et ce n’était pas non plus de ces spécialités acadiennes épicées.
Frédéric s’efforça de prendre une part plus active dans la conversation du dîner, après avoir terminé les derniers reliefs de la table. Il fit de son mieux pour expliquer à Bonaparte la situation militaire assez insupportable dans le sud-ouest. Il énuméra un à un les problèmes : les alliés rouges indisciplinés, le flot interminable des immigrants. « Mais le pire, ce sont encore nos soldats. Un ramassis d’indécrottables superstitieux, comme toujours dans les classes inférieures. Ils voient des présages partout. Qu’un colon hollandais ou allemand appose un charme sur la porte de sa maison, il faut presque leur taper dessus pour les faire entrer. »
Bonaparte sirotait son café (ce breuvage barbare ! Mais il avait l’air de le déguster avec le même plaisir que les Irrakwas), puis il se renversa sur sa chaise et fixa Frédéric de ses yeux perçants. « Dois-je comprendre que vous accompagnez les fantassins dans leurs perquisitions ? »
L’attitude condescendante de Bonaparte était outrageante, mais avant que Frédéric ait pu proférer la réplique cinglante qu’il avait sur le bout de la langue, La Fayette éclata de rire. « Napoléon, dit-il, cher ami, cela tient à la nature de notre adversaire supposé dans cette guerre. Quand la plus grande ville à cinquante milles à la ronde consiste en quatre cabanes et une forge, on ne procède pas à des perquisitions. Chaque maison est une forteresse ennemie. »
Le front de Napoléon se plissa. « Ils ne concentrent pas leurs forces en armées ?
— Ils n’ont jamais levé d’armée, pas depuis que le général Wayne a soumis le chef Pontiac, il y a des années, et il s’agissait d’une armée anglaise. Les États-Unis possèdent quelques forts, mais ils se trouvent tous le long de l’Hio.
— Alors pourquoi ces forts sont-ils toujours debout ? »
La Fayette gloussa une fois encore. « Vous n’avez donc pas lu de comptes rendus sur l’issue de la guerre que le roi anglais a menée contre les rebelles d’Appalachie ?
— J’avais d’autres engagements, dit Bonaparte.
— Inutile de nous rappeler que vous combattiez en Espagne, dit Frédéric. Nous aurions tous aimé en être, nous aussi.
— Vraiment ? murmura Bonaparte.
— Que je vous résume, reprit La Fayette, ce qui est arrivé à Lord Comwallis quand, en Virginie, il a pris la tête de son armée pour tenter d’atteindre Franklin, la capitale d’Appalachie, sur le cours supérieur du Tennizy.
— C’est moi qui vais le faire, dit Frédéric. Vos résumés sont généralement plus longs que l’original, Gilbert. »
La Fayette parut ennuyé de l’interruption de Frédéric, mais après tout, c’était lui, La Fayette, qui avait insisté pour qu’ils s’adressent l’un à l’autre en frères d’armes, par leurs prénoms. S’il voulait qu’on le traite en marquis, il n’avait qu’à exiger le protocole. « Allez-y, fit-il.
— Comwallis est parti à la recherche de l’armée d’Appalachie. Il ne l’a jamais trouvée. Des cabanes vides en pagaïe, oui, auxquelles il a mis le feu… mais ils en reconstruisent de nouvelles en une journée. Et tous les jours, une demi-douzaine de ses soldats se faisaient blesser ou tuer par des coups de mousquets.
— De carabines, corrigea La Fayette.
— Oui, bon, ces Américains préfèrent les canons rayés, dit Frédéric.
— Ils ne peuvent pas tirer correctement leurs salves, les carabines sont trop lentes à recharger, fit observer Bonaparte.
— Ils ne tirent pas de salves du tout, sauf quand ils sont supérieurs en nombre, dit La Fayette.
— Je vous le dis, reprit Frédéric. Corawallis est arrivé devant Franklin, pour s’apercevoir que la moitié de son armée était morte, blessée ou affectée à la protection de ses convois de ravitaillement. Benedict Arnold, le général d’Appalachie, avait fortifié la ville. Travaux de terrassement, parapets, tranchées sur tout le versant de la colline. Lord Cornwallis a voulu mettre le siège, mais les Cherrikys se déplaçaient tellement silencieusement que les patrouilles des Cavaliers ne les ont jamais entendus passer des vivres pendant la nuit. Diabolique, cette façon qu’ont les Blancs d’Appalachie de travailler main dans la main avec les Rouges… Ils en ont fait des citoyens, dès le début, figurez-vous, et ils y ont assurément trouvé leur compte, cette fois-ci. Et les troupes d’Appalachie ont si souvent lancé des raids sur ses colonnes de ravitaillement qu’en moins d’un mois il est devenu clair à Cornwallis qu’il n’était plus l’assiégeant mais l’assiégé. Il a fini par se rendre avec toute son armée, et le roi d’Angleterre a dû accorder son indépendance à l’Appalachie. »
Bonaparte hocha gravement la tête.
« Attendez de connaître le fin mot de l’histoire, dit La Fayette. Après sa reddition, on a conduit Cornwallis dans la ville de Franklin où il a découvert qu’on en avait évacué toutes les familles bien avant son arrivée. C’est comme ça, avec ces Américains de la frontière, ils plient bagage et se réinstallent n’importe où. On ne peut les tenir en place.
— Mais on peut les tuer, dit Bonaparte.
— À condition de les attraper, fit La Fayette.
— Ils ont des fermes et des champs, dit Bonaparte.
— Oui, bien sûr, vous pourriez essayer de retrouver chacune des fermes, dit La Fayette. Et une fois sur les lieux, vous constateriez, si les occupants sont chez eux, qu’il s’agit d’une brave famille de fermiers. Aucun soldat parmi eux. Il n’y a pas d’armée. Mais dans la minute qui suivrait votre départ, on vous tirerait dessus depuis la forêt. Ce serait peut-être le même petit fermier, et peut-être pas.
— Un problème intéressant, dit Bonaparte. Vous ne connaissez jamais votre ennemi. Il ne concentre jamais ses forces.
— Voilà pourquoi nous traitons avec les Rouges, dit Frédéric. Nous nous voyons mal assassiner d’innocentes familles de fermiers nous-mêmes, n’est-ce pas ?
— Alors vous payez les Rouges pour qu’il les tuent à votre place.
— Oui. Le système fonctionne plutôt bien, dit Frédéric, et nous n’avons pas l’intention d’en changer.
— Bien ? Il fonctionne bien ? fit Bonaparte, méprisant. Il y a dix ans, on ne comptait pas plus de cinq cents familles à l’ouest de l’Appalachie. Maintenant elles sont dix milles entre les montagnes et la My-Ammy, et davantage encore à pousser sans arrêt vers l’ouest. »
La Fayette adressa un clin d’œil à Frédéric. Frédéric le détestait dans ces cas-là. « Napoléon lit nos dépêches, dit le marquis, hilare. Il a retenu nos estimations de la colonisation américaine dans la réserve des Rouges.