Harrison but le reste de whisky et rota.
« Tout ça pour dire que vous avez été malchanceux et maladroit, et qu’vous pensez pouvoir m’obliger à vous tirer du pétrin. »
Harrison se versa trois autres doigts de whisky. Mais au lieu de boire, il leva le verre et le jeta à la figure de Casse-pattes. Le whisky éclaboussa les yeux du trafiquant et le verre lui rebondit sur le front ; aveuglé, il se retrouva par terre à se contorsionner dans ses efforts pour se débarrasser de l’alcool qui le brûlait.
Quelques instants plus tard, un linge humide appliqué sur le front, à nouveau sur sa chaise, il se montrait beaucoup plus docile et raisonnable. Mais c’était parce qu’il savait que Harrison avait une quinte flush en main et lui une malheureuse double paire. Sors d’ici vivant et attends de voir la suite, d’accord ?
« Je n’ai pas été maladroit », dit Harrison.
Non, t’es le gouverneur le plus malin qu’y a jamais eu à Carthage, ça m’étonne que tu soyes pas encore roi. C’est ce que Casse-pattes aurait voulu dire. Mais il s’abstint d’ouvrir la bouche.
« C’est ce prophète. Ce Rouge, dans le nord. Construire sa Prophetville juste en face de Vigor Church, de l’autre côté de la Wobbish… tu ne vas pas me dire que c’est une simple coïncidence ? C’est Armure-de-Dieu, voilà ce que c’est, qu’essaye de me retirer l’État de la Wobbish. Il se sert d’un Rouge pour faire ça, en plus. Je savais qu’un tas de Rouges s’en allaient vers le nord, tout le monde le savait, mais il me restait toujours les Rouges-à-whisky, ceux qui n’étaient pas morts. Et avec moins de Rouges par ici – surtout après le départ des Shaw-Nees –, eh bien, je me suis dit que j’allais recevoir davantage de colons blancs. Et tu te trompes sur mes collecteurs d’impôts. Ce n’est pas eux qui ont pressuré les colons blancs. C’est Ta-Kumsaw.
— J’croyais que c’était l’Prophète.
— Ne joue pas au plus fin avec moi, Casse-pattes, je n’ai pas beaucoup de patience ces temps-ci. »
Pourquoi tu m’as pas prévenu avant de m’balancer ton verre ? Non, non, dis rien qui pourrait l’mettre en rogne. « Excusez-moi, Bill.
— Il est très malin, Ta-Kumsaw. Il ne tue pas les Blancs. Il s’amène simplement dans leurs fermes avec cinquante Shaw-Nees. Il ne tire sur personne, mais quand tu es fermier et que tu as cinquante guerriers peinturlurés qui encerclent ta maison, tu te dis que ça ne serait pas franchement intelligent de se mettre à les canarder. Alors les fermiers blancs regardent les Shaw-Nees ouvrir toutes les portes, toutes les écuries, étables, poulaillers. Faire sortir toutes les bêtes. Chevaux, vaches, cochons, couvées. Puis s’enfoncer dans les bois, avec les bêtes qui trottent derrière eux, comme Noé quand il a rentré ses animaux dans l’arche. Tout pareil. Ils ne les revoient jamais.
— Me dites pas qu’ils récupèrent jamais au moins une partie d’leur bétail !
— Tout disparaît. On ne retrouve aucune trace. Ni même une plume de poulet. C’est ça qui fait fuir les colons blancs : savoir qu’un beau jour toutes leurs bêtes peuvent disparaître.
— Les Shaw-Nees les mangent, ou quoi ? Y a pas d’poulet assez finaud pour survivre longtemps dans les bois. C’est la Noël pour les renards, voilà tout.
— Est-ce que je sais, moi ? Les fermiers blancs viennent me trouver pour me dire : “Rendez-nous nos bêtes ou tuez les Rouges qui nous les ont volées.” Mais ni mes soldats, ni mes éclaireurs, personne n’arrive à dénicher les Rouges de Ta-Kumsaw. Pas le moindre village ! J’ai voulu lancer un raid contre un village caska-skeeaw, en amont de la Little My-Ammy, mais ça n’a abouti qu’à inciter davantage de Rouges à partir, ça n’a même pas ralenti les pillages de Ta-Kumsaw. »
Casse-pattes imaginait sans peine à quoi avait dû ressembler le raid contre le village des Caska-Skeeaws. Vieillards, femmes, enfants, les corps criblés de balles, à demi calcinés… Casse-pattes savait comment Harrison traitait les Rouges.
« Et voilà que le mois dernier s’amène le Prophète. Je savais qu’il arrivait… même les Rouges-à-whisky ne parlaient que de ça. Le Prophète arrive. Faut aller voir le Prophète. Moi, j’ai essayé de découvrir où il venait, où il comptait faire un discours, j’avais même chargé quelques-uns de mes Rouges apprivoisés de le découvrir pour moi, mais pas moyen, Casse-pattes. Pas un indice. Personne n’était au courant. Seulement un jour le bruit a couru dans toute la ville : le Prophète est arrivé. Où ça ? Venez donc, le Prophète est arrivé. Personne n’a dit où une seule fois. Je jurerais que ces Rouges peuvent se parler sans parler, si tu vois ce que je veux dire.
— Bill, me racontez pas qu’vous aviez pas d’espions sus les lieux, ou j’vais croire que vous savez plus y faire.
— Des espions ? J’y suis allé moi-même, qu’est-ce que tu penses de ça ? Et tu sais comment ? Ta-Kumsaw m’a envoyé une invitation, c’est vraiment le bouquet. Pas de soldats, pas de fusils, moi tout seul.
— Et vous y êtes allé ? Il aurait pu s’emparer de vous et…
— Il m’avait donné sa parole. Ta-Kumsaw est peut-être un Rouge, mais il tient parole. »
Casse-pattes la trouvait bien bonne. Harrison, l’homme qui se piquait de ne jamais tenir ses promesses aux hommes rouges, voilà qu’il comptait sur Ta-Kumsaw pour tenir la sienne. Bah, il en était revenu vivant, non ? Alors Ta-Kumsaw était à la hauteur de sa parole.
« J’y suis allé. Devait bien y avoir là-bas tous les Rouges de la région de la My-Ammy. Devait bien y en avoir dix mille. Assis sur leurs talons dans un ancien champ de maïs abandonné – ce n’est pas ce qui manque dans le coin, tu peux me croire, grâce à Ta-Kumsaw. Si j’avais eu mes deux canons avec moi et une centaine de soldats, j’aurais complètement résolu le problème des Rouges, séance tenante.
— C’est trop bête, fit Casse-pattes.
— Ta-Kumsaw voulait que je m’asseye tout devant, mais j’ai refusé. Je suis resté en arrière et j’ai écouté. Le Prophète s’est levé, il est monté sur une vieille souche, et il s’est mis à parler, à parler, à parler.
— Vous avez compris ce qu’il a raconté ? J’veux dire, vous causez pas shaw-nee.
— Il parlait en anglais, Casse-pattes. Y avait trop de tribus différentes, la seule langue qu’ils connaissaient tous, c’était l’anglais. Oh, des fois il parlait dans son baragouin de Rouge, mais c’était beaucoup en anglais. Il a parlé de la destinée de l’homme rouge. Qu’il fallait se garder pur de la contamination de l’homme blanc. Vivre tous ensemble et occuper une partie du territoire, comme ça l’homme blanc aurait son pays et l’homme rouge le sien. Bâtir une cité… une cité de cristal, qu’il a dit ; à l’entendre, ç’avait l’air très beau, sauf que ces Rouges ne sont même pas capables de construire une cabane convenable, alors je n’ose pas imaginer comment ils s’y prendraient pour bâtir une cité en verre ! Mais surtout, il a dit : “Ne buvez pas d’alcool. Pas une goutte. Arrêtez d’en boire, n’y touchez pas. L’alcool, c’est les chaînes de l’homme blanc ; les chaînes et le fouet ; les chaînes, le fouet et le couteau. D’abord il vous attrape, puis il vous fouette, puis il vous tue ; c’est ça, l’alcool ; et quand l’homme blanc vous aura tués avec son whisky, il viendra voler votre terre, il la détruira, il la rendra inhabitable, improductive, comme morte.”
— On dirait qu’il vous a fait grosse impression, Bill, dit Casse-pattes. On dirait qu’vous avez appris son discours par cœur.
— Appris ? Il a parlé trois heures de rang. Parlé de visions du passé, de visions de l’avenir. Parlé de… Oh, Casse-pattes, c’étaient des absurdités, mais ces Rouges, ils buvaient ses paroles comme… comme…