Ce que voyant, eh bien, pour la première fois Alvin ne sut quelle attitude adopter. Par habitude, il avait envie de suivre Ta-Kumsaw dans la maison, comme il l’avait suivi dans une centaine de huttes rouges en torchis. Mais une autre habitude, plus ancienne, lui disait qu’on ne s’introduit pas comme ça chez les gens, quand il y a une vraie porte d’entrée et tout ce qui s’ensuit. On passe par devant, on frappe poliment et on attend que les habitants vous invitent à l’intérieur.
Alvin resta donc à la porte de derrière, que Ta-Kumsaw ne se soucia évidemment pas de refermer, et regarda les premières mouches de printemps s’égarer dans le couloir. Il entendait presque sa mère crier sur ceux qui laissaient les portes ouvertes pour que les mouches pénètrent et rendent tout le monde fou durant la nuit avec leurs bourdonnements qui empêchaient de dormir. À cette pensée, Alvin fit donc ce que m’man leur avait toujours recommandé : il passa le seuil et referma la porte derrière lui.
Mais il n’osait pas aller plus loin dans la maison que ce couloir de derrière, où de lourds manteaux pendaient à des patères et des bottes crottées s’entassaient pêle-mêle près de la porte. Se mouvoir lui donnait une impression bizarre. La chanson verte de la forêt l’avait assourdi pendant tant de mois qu’il ne restait plus que le silence quand elle s’en allait, presque entièrement étouffée par la cacophonie parasite d’une ferme d’homme blanc en pleine activité de printemps.
« Isaac », fit une voix de femme.
L’un des bruits de Blancs s’arrêta. Alors seulement, Alvin se rendit compte qu’il s’était agi d’un bruit réel, qu’on entend avec ses oreilles, non d’un bruit de la vie qu’on perçoit avec ses sens de Rouge. Il essaya de retrouver ce que c’était. Un rythme, un choc, un rythme régulier comme… comme un métier à tisser. C’était un métier à tisser qu’il avait entendu. Ta-Kumsaw avait dû entrer directement dans la pièce où tissait une femme. Mais il n’était pas un étranger ici, elle le connaissait sous le même nom que le fermier de tout à l’heure, dans les champs. Isaac.
« Isaac, répéta l’inconnue.
— Becca », dit Ta-Kumsaw.
Un simple nom, aucune raison pour que le cœur d’Alvin se mette à cogner. Mais la façon de le dire de Ta-Kumsaw, sa façon de parler… c’était un timbre de voix à faire cogner les cœurs. Mieux encore : Ta-Kumsaw le prononça, non pas avec les voyelles étrangement déformées des Rouges qui parlent anglais, mais avec un accent aussi pur que s’il venait d’Angleterre. Dame oui, ça ressemblait plus au révérend Thrower qu’Alvin ne l’aurait cru possible.
Non, non, ce n’était pas du tout Ta-Kumsaw, c’était un autre homme, un Blanc, qui se trouvait dans la même pièce que la femme blanche, voilà. Et Alvin s’avança doucement dans le couloir pour découvrir d’où sortaient les voix, pour voir l’homme blanc dont la présence expliquerait tout.
Mais il s’arrêta devant une porte ouverte et regarda dans une pièce où Ta-Kumsaw tenait une femme blanche par les épaules, les yeux baissés vers son visage, ceux de la femme levés vers le sien. Ils ne disaient rien, ils se regardaient. Pas un seul homme blanc dans la pièce.
« Mon peuple se rassemble près de l’Hio, dit Ta-Kumsaw de son étrange voix à l’accent anglais.
— Je sais, fit la femme. C’est déjà dans le tissu. » Puis elle se retourna pour considérer Alvin dans l’encadrement de la porte. « Et tu n’es pas venu seul. »
Alvin n’avait jusqu’ici jamais rencontré de regard comme le sien. Il était encore trop jeune pour rêver de femmes comme, il s’en souvenait, l’avaient fait les précoces Économe et Fortuné dès leurs quatorze ans. Ce ne fut donc nullement le sentiment d’un homme désirant une femme qu’il éprouva en regardant ses yeux. Il y plongea comme il lui arrivait parfois de plonger dans le feu, pour suivre la danse des flammes, sans leur demander d’avoir du sens, seulement pour suivre leurs ondoiements dictés par le pur hasard. C’est à quoi ressemblaient ses yeux, comme s’ils avaient assisté à des milliers d’événements qui tourbillonnaient encore dans leurs prunelles, et que personne ne s’était jamais soucié ou n’avait trouvé le moyen d’extraire ces visions pour en faire des histoires riches d’enseignement.
Et Alvin eut très peur qu’elle possède un pouvoir de sorcière dont elle se serait servi pour transformer Ta-Kumsaw en homme blanc.
« Je m’appelle Becca, dit la femme.
— Lui s’appelle Alvin », dit Ta-Kumsaw ; ou plutôt Isaac, car ce n’était plus du tout la voix de Ta-Kumsaw. « C’est le fils d’un fermier de la région de la Wobbish.
— C’est lui, le fil que j’ai vu courir dans le tissu, celui qui n’est pas resté à sa place. » Elle sourit à Alvin. « Approche-toi, dit-elle. Je veux voir le légendaire Petit Renégat.
— C’est qui ? demanda Alvin. Le petit gars René…
— Renégat. Des histoires circulent dans toute l’Appalachie, tu ne le sais pas ? Sur Ta-Kumsaw, qui un jour apparaît du côté de l’Osh-Kontsy, le lendemain sur les rives de la Yazoo, et qui incite les Rouges à massacrer et à torturer. Toujours accompagné d’un petit Blanc qui pousse les Rouges à encore plus de brutalité, qui leur apprend les méthodes secrètes de torture que l’inquisition papiste employait en Espagne et en Italie.
— C’est pas vrai », dit Alvin.
Elle sourit. Les flammes de ses yeux dansèrent.
« Les genses, ils doivent me détester, dit Alvin. J’connais même pas c’que c’est l’Enkyzisson.
— L’Inquisition », rectifia Isaac.
Une peur affreuse serra le cœur d’Alvin. Si les gens racontaient des histoires pareilles sur son compte, alors ils devaient le prendre pour un criminel, un monstre pour ainsi dire. « J’fais rien que suivre…
— Je sais ce que tu fais et pourquoi, le coupa Becca. Par ici, tout le monde connaît assez Isaac pour ne pas croire de tels mensonges sur lui et sur vous deux. »
Mais Alvin se fichait du « par ici ». Ce qui l’intéressait, c’était ce qu’on pensait chez lui, dans le pays de la Wobbish.
« Ne t’inquiète pas, dit Becca. Personne ne sait qui est ce légendaire garçon blanc. Certainement pas l’un des deux innocents hachés menu dans la forêt par Ta-Kumsaw. Certainement pas Alvin, ni Mesure. Lequel es-tu, au fait ?
— Alvin, dit Isaac.
— Ah oui, reprit Becca. Tu me l’as déjà dit. J’ai beaucoup de mal à retenir le nom des gens dans ma tête.
— Ta-Kumsaw, il a haché menu personne.
— Tu penses bien, Alvin, que par ici on n’a pas cru cette histoire-là non plus.
— Oh. » Alvin ne savait plus que dire, et comme il vivait depuis longtemps à la façon des Rouges, il adopta leur attitude dans le même genre de situation, une attitude à laquelle les Blancs songeaient rarement. Il s’abstint autant que possible d’ouvrir la bouche.
« Du pain et du fromage ? demanda Becca.
— Trop aimable. Merci », fit Isaac.
Ça, c’était la meilleure. Ta-Kumsaw qui disait merci comme un vrai gentleman. Chez les siens, évidemment, c’était un aristocrate plein de courtoisie. Mais il semblait toujours si froid dans la langue de l’homme blanc, il parlait si sèchement. Jusqu’à ce jour. Sorcellerie.
Becca agita une clochette.
« C’est un repas tout à fait simple, mais nous vivons simplement, dans cette maison. Particulièrement dans cette pièce. Et c’est très bien… elle est si simple. »
Alvin regarda autour de lui. Elle avait raison. Il s’apercevait seulement maintenant qu’il se trouvait dans la cabane en rondins d’origine, dont il restait une fenêtre plein sud qui laissait pénétrer la lumière du jour. Les murs étaient encore tous en bon vieux bois brut ; il ne l’avait pas remarqué à cause de tout le tissu tendu ici et là, suspendu à des crochets, empilé sur les meubles, mis en rouleaux. Un drôle de tissu, très coloré, mais dont les couleurs ne formaient pas de motifs, n’avaient pas de sens apparent ; elles allaient d’un côté puis de l’autre, changeant de nuances et de teintes, une grande bande de bleu, quelques étroites raies vertes, s’entremêlant les unes aux autres avant de se séparer plus loin.