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Ce qu’il saisissait parfaitement, en tout cas, c’était les désirs exprimés : souhait de ne pas décevoir ses pareils, envie de protéger son épouse et ses enfants, soif de percer des secrets.

Soif de percer des secrets… Dans l’esprit d’Oykib, alors qu’il observait la créature perchée sur le toit de la tente, apparut l’image de l’être dont elle voulait déchiffrer les secrets ; deux images, plutôt, presque simultanées : celle, vague, d’une tête humaine en argile crue, grosse, énorme ; et puis, beaucoup plus claire, celle de Nafai en chair et en os. Sauf que ce n’était pas Nafai. Il ressemblait à la créature volante, mais avec des poils clairsemés et les ailes en lambeaux, incapable de prendre l’air et pourtant respecté, écouté par tous.

C’était Nafai et ce n’était pas Nafai, tout à la fois.

Soudain, Oykib comprit. C’est ainsi qu’elle nous désigne, qu’elle nomme les humains : les vieux, les anciens. Nous sommes les anciens.

Mais cela sous-entendait que ces êtres étaient au courant de l’existence, jadis, de l’homme sur Terre. Non, c’était absurde. Un souvenir ne pouvait pas survivre quarante millions d’années. D’ailleurs, comment ces créatures pourraient-elles garder un quelconque souvenir de l’homme ? Autant qu’il le sût, elles n’étaient pas encore intelligentes à cette époque-là.

La chauve-souris sauta brusquement du faîte de la tente et, survolant rapidement la clairière, se posa au pied du vaisseau. Là, elle toucha le métal, puis le heurta des phalanges, sans cesser de parler au Gardien – de chanter, plutôt, dans son enthousiasme. Oykib avait l’impression de ressentir lui-même le respect et l’exaltation qui l’emplissaient. Une pensée lui vint, aussi claire que s’il en était l’auteur : « Les Anciens mettent toujours de la musique dans ce qu’ils fabriquent. »

Oykib l’avait comprise, bien qu’il ignorât le langage dans lequel l’idée s’exprimait. Il n’avait entendu aucun son, mais il savait au fond de sa mémoire à quoi devait ressembler la voix de la créature : haute et musicale, pleine de voyelles traînantes et subtiles, mais dépourvue de sifflantes, de nasales et même de fricatives. Les seules consonnes existantes étaient plosives, non moins musicales cependant que la mélodie d’un flûtiste qui insère çà et là de légères interruptions : t, k, g, p, b et cl, plus une gutturale impossible à imiter pour une gorge humaine. Parfois, ces consonnes s’accompagnaient d’une expiration et parfois non. C’était un langage magnifique.

Mais plus important était le fait que les désirs exprimés n’avaient rien de sinistre ni de violent, et que le Gardien ne donnait pas l’impression de chercher à contenir cette créature. Loin de la distraire, il l’encourageait, soutenait ses désirs. Le contraste était tel après ces jours et ces semaines de messages confus, et Oykib en ressentit un tel soulagement, qu’il ne put s’empêcher de parler tout haut. « Enfin le Gardien nous envoie un ami », dit-il.

Il avait oublié la prudence et la vigilance dont avait fait preuve la créature – non, l’ange – et il ne s’était pas rendu compte que l’obscurité le cachait jusque-là ; mais en entendant sa propre voix, il comprit qu’elle était trop sonore, trop inattendue. L’ange bondit en l’air presque à hauteur d’homme, puis se mit à battre frénétiquement des ailes pour s’éloigner du danger.

Mais sa terreur ne dura pas. Il revint et tourna en rond au-dessus d’Oykib comme s’il voulait s’imprégner de son image. Vas-y, regarde tout ton soûl, se dit Oykib, debout, les mains ouvertes et les bras largement écartés. Je ne te veux pas de mal, essayait-il de dire par son attitude.

Puis s’adressant au Gardien : Aide-le à comprendre que je ne suis pas un ennemi.

Il n’y eut pas de réponse, comme d’habitude. Certains recevaient des rêves et des conseils chuchotés ; Oykib, lui, ne pouvait que les surprendre sans jamais rien percevoir qui lui fût personnellement destiné. Mais pour une fois, en se rappelant le langage et les désirs de l’ange, Oykib n’en ressentit aucun regret. Peut-être, lui qui ne faisait qu’écouter, avait-il la meilleure part.

Lorsque l’ange s’éloigna dans le ciel nocturne vers le canyon baigné de lune, Oykib contourna le vaisseau et prit la direction de sa maison. Il aperçut l’éclat de la lanterne. Qui était de garde, cette nuit ? Meb ? Vas ? Un des Elemaki, en tout cas.

C’était Obring : il balançait toujours la lanterne en marchant, créant ainsi des ombres mouvantes qui lui interdisaient de repérer tout mouvement incongru. Oykib avait entendu un jour Elemak lui en faire reproche ; Obring s’était contenté de rire en disant : « Mais il n’y a rien à voir, Elya. Et d’ailleurs, c’est à Volemak qu’on obéit tous, maintenant, pas à toi, tu ne l’as pas oublié ? »

Non, Elemak ne l’avait pas oublié. Oykib le savait pertinemment : Elemak ne s’adressait jamais à Surâme ni pour prier ni pour parler, mais il jurait souvent, et quand ses imprécations cachaient une intention authentique, leur intensité les insérait dans un schéma de communication avec Surâme qu’Oykib pouvait capter. Il s’agissait de malédictions muettes, jamais ouvertement exprimées. Il se contrôlait bien. Et à la fin, on trouvait quand même une prière, ou peut-être seulement un mantra : je ne suis pas un parjure ; je tiendrai parole.

Oykib savait à quoi il pensait : au serment qu’il avait fait d’obéir à Père tant que celui-ci vivrait et gouvernerait la communauté. Mieux que personne, à l’exception de Hushidh et de Chveya, capables de voir comme sur une carte les loyautés des uns et des autres, Oykib avait conscience de la fragilité de la paix. Les deux clans, Elemaki et Nafari, étaient bien délimités et partageaient pratiquement le village en deux, les Nafari à l’est, les Elemaki à l’ouest. La colonie n’était pas unie et ne le serait jamais. Santé, Volemak ! Santé et longue vie ! Que la guerre n’éclate pas avant que mes enfants aient vu le jour et grandi en toute sécurité. Vis à jamais, mon père ; tu es le seul lien qui maintienne notre moisson en une gerbe unique.

Obring montait donc la garde sans aucune efficacité tandis qu’Oykib entendait de sinistres murmures et des prières barbares dans le noir, sans oser en parler à personne.

Et ce soir, n’y sentait-on pas une urgence nouvelle ? Une impression de triomphe teinté de crainte ? De l’audace, voilà. On avait trouvé le courage de faire ce que personne n’avait osé jusque-là. Et le Gardien envoyait un flot constant d’informations destinées à embrouiller ces esprits. Il se passait quelque chose. Mais quoi ? Dis-moi, Gardien ! Parle-moi, Surâme !

Chveya dormait quand il entra chez lui ; c’était fréquent. Levée à l’aube, elle travaillait dur toute la journée, comme si sa grossesse ne devait rien changer à son emploi du temps. Et à son retour, elle s’endormait comme une masse, sans même se dévêtir, sur le lit ou sur le premier siège qui lui tendait les bras. Une fois, Oykib l’avait trouvée endormie debout, appuyée à rien, debout simplement comme un poteau dressé au milieu de la pièce unique de la maison, les yeux fermés. Elle avait la respiration lourde – couchée, elle aurait ronflé.

Ce soir, elle s’était allongée, mais tout habillée, et ses pieds pendaient du lit. Il n’avait pas envie de la réveiller, mais au matin elle aurait les jambes gourdes, ce qui risquait de la gêner, surtout si elle se réveillait en pleine nuit pour se vider la vessie et qu’elle se découvrait incapable de marcher.