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D’ailleurs, les derniers événements étaient importants : l’ange qui s’était approché de lui – ou du moins du vaisseau, pour le toucher –, la clarté de sa voix quand il s’adressait au Gardien et celle de la réponse du Gardien, le fait qu’Oykib entendait son langage et le comprenait, et enfin les murmures, l’agitation des autres créatures, peu rassurantes celles-là, qui encerclaient le village.

Il remonta les pieds de Chveya sur le lit. Elle s’éveilla.

« Oh, encore ? marmonna-t-elle. Je voulais t’attendre.

— Ce n’est pas grave, répondit-il. Dors autant que tu peux, tu en as bien besoin.

— Mais ça n’a pas l’air d’aller.

— Je suis à la fois heureux et inquiet. » Puis il lui raconta ce qui s’était passé et ce que cela signifiait à son avis.

« Ainsi, les anges commencent à se rapprocher de nous, dit-elle.

— Et de là, on peut déduire quels sont les autres êtres que nous devinons çà et là : ce sont les rats. Ils sont tout autour de nous, dans le noir.

— Tu dois avoir raison.

— Hushidh n’a-t-elle pas fait un rêve où ils lui volaient ses enfants ?

— Et tu as l’impression que quelque chose a basculé cette nuit ? D’accord, je crois qu’il faut avertir tout le monde et instaurer des tours de garde supplémentaires.

— Et que veux-tu dire aux autres ? Que veux-tu leur expliquer ? demanda Oykib.

— On ne leur expliquera rien ; si nous suggérons à Grand-Père de doubler ou de tripler la garde, il le fera même si nous lui disons que c’est seulement sur une intuition. Il respecte les intuitions. »

Ils allèrent pour sortir, mais à peine eurent-ils ouvert la porte qu’un hurlement monta du côté de chez les Elemaki. Il jaillissait d’une gorge humaine et il exprimait toute la douleur du monde.

10

La Battue

C’est Eiadh qui avait hurlé. En quelques secondes, tous les adultes furent autour d’elle. Elle ne criait plus, mais elle eut les plus grandes peines à maîtriser sa voix pour expliquer ce qui s’était passé.

« On a enlevé Jivya ! dit-elle. La petite ! On l’a prise dans son lit ! Je me suis réveillée et j’ai vu comme des ombres qui couraient ! » Elle perdit son sang-froid et sa voix s’emplit d’horreur : « Elles tenaient sa couverture par les coins ! Mon bébé a été enlevé par des bêtes ! Des bêtes ! »

Lors du drame, Elemak se trouvait on ne sait où ; pas avec Eiadh, en tout cas. Mais à présent, il était à la porte, sur un genou. « Regardez ces empreintes, dit-il. Ce sont celles d’un animal. De deux animaux, en fait, qui sont entrés et sortis ; et ils étaient lourdement chargés quand ils sont repartis. » Il se redressa et s’adressa au groupe : « J’ai vu une créature volante se poser dans les champs, puis sur la remise et enfin derrière le vaisseau. Un peu après, elle s’est envolée et elle a remonté le canyon. Elle devait aller chercher ses amis. » Il toucha l’empreinte. « Cette trace pourrait bien avoir été laissée par ce… cet être. Je vais la suivre par le canyon. »

Mais Oykib, regardant l’empreinte, sut qu’Elemak se trompait. Les pieds de l’ange ressemblaient à des mains, ou plutôt, peut-être, à des étaux puissants. Ces traces-ci étaient celles d’une créature aux pieds plus aplatis, avec de longs orteils et des griffes épaisses : des pattes d’animal coureur ou fouisseur, pas d’un être qui vole et s’accroche aux branches.

« Ce n’est pas l’ange qui a fait cette marque », dit Oykib.

Elemak braqua sur lui un regard plein d’une haine glacée.

Nafai s’interposa aussitôt. « Elemak sait déchiffrer les traces des animaux, Oykib.

— Mais j’ai vu l’ange…

— Elemak aussi, coupa Nafai, et c’est sa fille qui a disparu. » Puis, à son demi-frère : « Dis-nous ce qu’il faut faire, Elya. »

Chveya se tourna vers Oykib et, pendant quelques instants, enfouit sa tête contre son épaule, sans rien dire. Elle réagissait toujours ainsi quand Nafai disait exactement ce qu’il ne fallait pas – ce qui arrivait souvent, curieusement, pour quelqu’un d’aussi intelligent. De son propre point de vue, il avait raison : dans les circonstances présentes, mieux valait s’en remettre au jugement d’Elemak. Mais il aurait dû avoir enfin compris que ce n’était pas parce qu’il ordonnait à tout le monde d’obéir à Elemak que celui-ci lui en serait reconnaissant.

D’ailleurs, il ne fallait pas donner le commandement à Elemak, parce qu’il était dans l’erreur. Oykib le savait, ce n’étaient pas les anges qui avaient enlevé l’enfant. Les ravisseurs ne volaient pas ; c’est par terre qu’on devait les chercher. De plus, le temps pressait, car certains d’entre eux au moins mouraient d’envie de goûter à la chair d’un nourrisson. Il serait criminel de gaspiller de précieux moments à courir après les créatures volantes alors qu’elles ne détenaient pas l’enfant.

Comme si elle avait perçu ses pensées, Rasa posa une main sur son épaule. « Sois patient, mon fils, dit-elle. Tu sais ce que tu sais et l’on t’écoutera en temps voulu. »

En temps voulu ? Oykib baissa les yeux sur Chveya. Les lèvres pincées, elle était manifestement aussi inquiète et aussi exaspérée que lui.

Elemak organisait la battue, assignait une direction à chacun.

Volemak prit la parole. « Tous les adultes sont réunis ici ? Alors, qui garde les autres petits, maintenant que nous savons qu’ils ne sont pas à l’abri dans les maisons ? »

Aussitôt, les mères se précipitèrent au-dehors et retournèrent chez elles en courant.

« Elemak, reprit Volemak, laisse-moi quelques hommes pour protéger le village pendant votre absence. »

Elemak accepta sans hésitation. « Gardez Nafai et Oykib ; il pourra vous raconter ses théories en long et en large. Mais donnez-moi les autres.

— Moi, je suis un homme », dit Yasai.

Oykib se retint de répliquer : « Dans ce cas, un pissenlit est un arbre ! » L’heure n’était pas aux taquineries ; d’ailleurs, Yasai était un homme, en effet.

« S’il survient une attaque, objecta Volemak, nous ne serons pas assez nombreux. Laisse-nous les plus jeunes. »

Mais Elemak se buta, cette fois. « Nafai a le manteau. Et s’il vous faut d’autres défenseurs, il vous reste les adolescents. Nous devons suivre la piste d’animaux qui volent ; je n’y arriverai pas sans le plus d’hommes possible.

— Moi, je peux défendre le village », intervint Protchnu, essayant de paraître plus vieux que ses neuf ans.

Elemak le regarda, la mine sérieuse. « C’est ton devoir, en effet. Obéis à ton grand-père sans discussion. »

Protchnu acquiesça. Oykib ne put s’empêcher de songer que si Elemak avait suivi son propre conseil ces derniers mois, l’existence de chacun aurait été bien plus heureuse.

Peu après, Elemak s’en allait en ne laissant des hommes que Nafai, Issib, Volemak et Oykib au village.

« Bienvenue parmi les inutiles, dit Issib, mi-figue, mi-raisin.

— Les inutiles ? Nous verrons ! répondit Volemak. Et maintenant, Oykib, dis-nous ce que tu sais.

— J’ai vu un ange cette nuit, commença son fils ; le même qu’Elemak. Mais il n’était qu’à quelques mètres de moi et je distinguais très bien ses pattes. Il ne peut pas avoir fait ces empreintes.

— Qui les a faites, alors ? demanda Nafai.

— Il existe d’autres créatures, intervint Chveya, que j’ai entraperçues. Je ne les ai jamais vues clairement, mais j’ai pu commencer à établir des liens. Hushidh a eu quelques perceptions, aussi. Il y en a tout autour de nous, mais elles sont au ras du sol, sous les taillis. Comme disait Eiadh, ce sont des ombres basses, encore qu’elles grimpent parfois aux arbres.