— Et tu sais tout ça sans les avoir jamais vraiment vues ? » Issib avait l’air étonné.
« Je discerne les liens entre elles, vaguement. » Chveya eut un sourire sans joie. « Je ne peux pas faire mieux.
— C’est insuffisant », dit Nafai. Il braqua un regard glacé sur Oykib. « Cesse de nous amuser, Oykib ; que sais-tu réellement ? »
Pour la première fois, Oykib se demanda s’il avait aussi bien préservé son secret qu’il le croyait. « Ce qui est sûr pour moi, c’est qu’il n’y avait aucune méchanceté chez l’ange. Dans son esprit, nous sommes les Anciens et il nous considère avec respect et vénération. Mais il existe d’autres esprits, qui nous surveillent depuis des mois, et certains…» Il jeta un coup d’œil à Eiadh et comprit qu’il marchait sur des œufs. « Certains risquent de vouloir faire du mal à Jivya.
— Il s’agit de ceux que nous avons baptisés fouisseurs, j’imagine », dit Nafai.
Volemak hocha la tête. « Et ils vivent tout près d’ici. »
Issib eut un rire ironique. « Alors on attrape des pelles et on creuse, c’est ça ? » D’un geste, il embrassa le territoire immense qu’il leur faudrait retourner.
« Là où il y a des terriers, il y a des entrées, répondit Nafai.
— Mais on a exploré toute la région, objecta Protchnu, et on n’a pas repéré de terriers !
— Il n’y a qu’une chose à faire, ça saute aux yeux, intervint Oykib, et c’est ce qu’Elemak aurait fait s’il n’avait pas été persuadé d’avoir affaire à des êtres volants : il faut suivre les traces. »
Hélas, les empreintes de fouisseurs se perdaient parmi celles laissées par les humains lorsque le cri d’Eiadh avait rameuté le village ; de plus, les femmes, Rasa en tête, étaient en train de rassembler tous les petits sous le toit de l’école, ce qui n’arrangeait rien. Mais malgré tout ce remue-ménage, Volemak se débrouilla pour fournir des lanternes aux hommes ainsi qu’aux adolescents, et au bout de quelques minutes, Protchnu poussa une exclamation : « Ici ! La piste est toute droite ! Ils n’ont même pas essayé de la brouiller ! »
C’était vrai : elle reprenait exactement là où l’on pouvait l’attendre d’après sa direction à la sortie de chez Elemak et Eiadh. Tout le monde rejoignit Protchnu et resta derrière lui tandis qu’il se dirigeait vers la lisière de la forêt.
Là, Volemak intervint encore :
« Un instant. Nafai et Oykib, déployez-vous et surveillez les alentours ; je n’ai pas envie que Protchnu fonce tête baissée dans un piège. »
Une lanterne dans une main, dans l’autre un outil de jardinage en guise d’arme, les miliciens improvisés s’enfoncèrent dans les bois. Quatre hommes adultes, quelques enfants et les jeunes femmes qui n’avaient pas encore eu de bébé : voilà qui allait frapper l’ennemi de terreur ! Dans le sous-bois, la piste devint plus difficile à suivre, car les feuilles mortes conservaient mal les empreintes. Protchnu peina pour avancer de six malheureux mètres, puis il perdit la trace.
À pas lents et prudents, ils examinèrent le terrain en un cercle grandissant dans l’espoir de retrouver la piste. Soudain, Oykib entendit Protchnu, à quelques enjambées de là, pousser une exclamation étouffée. Le garçon regardait dans les arbres. « Mais que je suis bête ! » s’écria-t-il, avant de se précipiter là où il avait perdu la piste.
Oykib le suivit. « Tu crois qu’ils ont transporté la petite dans les arbres ?
— Dans un arbre, oui, répondit Protchnu. Tu te rappelles les troncs creux qu’on a trouvés en en abattant certains ?
— Oui ; d’après Shedemei, c’était peut-être une maladie qui avait…»
Mais sans l’écouter, Protchnu était monté dans l’arbre et appuyait de toutes ses forces ici et là sur le tronc. « Protchnu, ne me dis pas que tu cherches un passage secret !
— On a brûlé les arbres creux parce qu’ils ne servaient à rien pour construire les maisons. On aurait mieux fait de les étudier. Les empreintes mènent tout droit à cet arbre et puis elles disparaissent. Elles vont bien quelque part ! »
Protchnu s’immobilisa soudain, un grand sourire aux lèvres. « Ça s’enfonce un peu ici. Lève ta lampe, oncle Oykib. J’ai trouvé une porte. » Il inséra le fer de sa houe dans une fissure et, de fait, un segment oblong et jusque-là invisible du tronc se souleva comme une trappe.
« Protchnu, je promets de ne plus jamais te traiter d’imbécile », dit Oykib.
L’enfant l’entendit à peine. Il s’était déjà retourné et passait les jambes dans l’ouverture.
Oykib posa aussitôt sa lanterne et bondit dans l’arbre pour rattraper Protchnu par le bras. « Non ! cria-t-il. Je n’ai pas envie de devoir sauver deux des enfants d’Elemak !
— Il n’y a que moi qui puisse passer par le trou ! brailla Protchnu en se débattant.
— Proya, tu t’es montré génial jusqu’ici, alors ne commence pas à jouer les idiots ! répondit Oykib sur le même ton. Tu ne vas pas descendre les pieds en avant dans leur repaire ! Tu n’auras peut-être même pas la place d’utiliser ta houe ! Allez, sors tes jambes de là avant qu’ils ne te coupent les pieds ! »
À contrecœur, Protchnu se recula hors du trou.
Le reste du groupe s’était entre-temps rassemblé près de l’arbre. Nafai portait une hache, de même qu’Oykib ; une fois l’enfant descendu, ils s’attaquèrent au tronc et en quelques minutes seulement ils l’eurent si bien réduit que l’arbre s’abattit.
Ce n’était plus une ouverture étroite qui s’offrait à eux, mais une entrée assez vaste pour livrer passage aux adultes. Abaissant sa lanterne aussi loin que possible, Nafai annonça que l’espace ainsi révélé était assez grand pour s’y tenir debout et les tunnels assez larges pour s’y introduire – à quatre pattes.
« Mais ça ne me paraît pas une bonne idée pour l’instant, dit Volemak.
— Il n’y a pas de temps à perdre, Père ! protesta Nafai.
— Redresse-toi et regarde autour de toi, Nyef. »
Tous levèrent leurs lanternes : dans les arbres et au sol, des centaines de fouisseurs les encerclaient, gourdins et lances à pointe de pierre haut brandis.
« J’ai l’impression qu’ils ont l’avantage du nombre, dit Issib.
— Ils sont moches, déclara Umene, le fils de Sevet. Ils ont la peau toute rose et sans poils.
— C’est le cadet de nos soucis, à l’heure qu’il est, répliqua Volemak.
— Quelqu’un peut dire qui est leur chef ? demanda Nafai.
— Chveya n’est pas avec nous ? » Oykib scruta ses compagnons.
Elle examinait déjà les fouisseurs. Elle fronça les sourcils, puis pointa l’Index. « Il est là-bas, derrière ce groupe. »
Aussitôt, Nafai fit passer sa chemise par-dessus sa tête pour dévoiler son torse ; sa peau se mit à luire, puis à briller. Le manteau du pilote stellaire, normalement invisible, irradiait à présent de la lumière afin de donner un aspect divin à Nafai – du moins au regard des fouisseurs. Oykib perçut instantanément une cacophonie de prières et de malédictions. « Ça marche, dit-il à mi-voix. Leurs sphincters se relâchent. Après cette nuit, la terre aura drôlement gagné en fertilité par ici. »
Quelques-uns des adolescents pouffèrent. Les adultes ne réagirent pas.
Nafai alla se planter devant le groupe désigné par Chveya. « C’est lequel, parmi ces petits monstres ? » demanda-t-il.