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Chveya le rejoignit en prenant soin de ne pas toucher sa peau étincelante. Elle put alors voir clairement le chef, un personnage grand et fort qui arborait un assemblage d’osselets autour du cou. « C’est celui au collier de trophées. »

Nafai tendit une main. Son index se mit à briller et soudain une étincelle bondit de sa main jusqu’au chef des fouisseurs, dont le collier ne lui fut qu’une maigre protection : il s’effondra aussitôt à plat ventre, tremblant de tous ses membres.

« Tu ne l’as pas tué, j’espère ? » demanda Chveya.

Oykib entendit à peine ces mots : les prières terrifiées des fouisseurs faisaient un tumulte qui noyait toute autre perception ou presque. Pourtant, même leur terreur se teintait de rage et de soif de vengeance. Ils craignaient Nafai, mais ils le haïssaient aussi et souhaitaient sa mort. « Si tu crois que tu es en train de t’en faire des amis… murmura Oykib.

— Oykib, dit Nafai sans écouter les commentaires des deux jeunes gens, c’est toi qui vas devoir parler. Moi, je suis occupé à jouer les dieux et il ne faut pas qu’ils me voient incapable de communiquer avec eux ; d’ailleurs, tu es le seul qui ait une chance de comprendre leurs réactions. »

Oykib resta stupéfait. « Mais comment pourrais-je leur parler ? Je ne connais pas leur langage !

— Tu as compris une partie de celui des anges, non ? Surâme dit que oui.

— Mais ceux-ci, je n’ai jamais compris ni même entendu leur…

— Eh bien, tu vas l’entendre », coupa Nafai.

Ainsi, Surâme fait attention à moi et il connaît mon talent, se dit Oykib. Pour la première fois de sa vie, il en avait confirmation. Mais Surâme connaissait-il aussi ses limites ?

Il s’avança vers le chef que des fouisseurs aidaient à se redresser. « La petite », dit Oykib en mimant le mouvement d’un bébé qu’on berce dans ses bras. Les créatures épiaient les humains depuis assez longtemps pour comprendre ce geste.

Le roi fouisseur dit quelque chose. Son bredouillis étonna Oykib : c’était tout l’opposé du langage des anges ; rien que des sifflantes, des fricatives et des nasales accompagnées d’un son non pas mélodieux, mais à la fois bourdonnant et crachotant. Peut-être ces sons ne lui paraissaient-ils toutefois répugnants que parce qu’il savait le but de leurs prières et de leurs appétits ?

Oykib ne comprit naturellement rien de ce que le roi dit à ses serviteurs, mais quelques instants plus tard, les fouisseurs traînèrent quatre de leurs soldats jusqu’aux pieds de Nafai, où ils les jetèrent à terre. Pour le coup, Oykib perçut clairement la terreur, les malédictions et les prières des quatre créatures. « Ce sont eux les auteurs de l’enlèvement, dit Oykib. Je crois qu’on te les a remis pour que tu les punisses. »

Nafai refusa aussitôt l’offrande. « Dis-leur que je veux récupérer le bébé, non me venger.

— Ah oui ? Et je fais comment ? En langage des signes ? » protesta Oykib. Il obéit pourtant, en reprenant le même symbole de l’enfant qu’auparavant, puis en faisant signe qu’on éloigne les quatre soldats.

Mais les fouisseurs donnèrent apparemment un sens différent à sa pantomime, car, sur un ordre du roi, quatre nouvelles créatures jaillirent de la masse et pointèrent leurs lances sur la gorge des ravisseurs. « Non ! » cria Oykib, et il entendit au même instant Chveya lui faire écho. Nafai pivota sur lui-même et, d’un seul mouvement de son bras étincelant, il projeta les huit fouisseurs à terre. Puis, comme pris de folie, il se mit à pointer le doigt sur un arbre après l’autre jusqu’à ce qu’un point de feu naisse dans les branches de chacun.

« Le bois est trop humide pour déclencher un véritable incendie, murmura Oykib.

— J’y compte bien, répondit Nafai. Crois-tu que j’ai envie de mettre le feu à notre village ? »

Mais du point de vue des fouisseurs, le spectacle était celui de la fureur des dieux et leur forêt était condamnée. Le roi se précipita et se jeta au sol devant Nafai. Puis, presque aussitôt, il se retourna sur le dos et ouvrit grand bras et jambes, exposant ainsi son ventre à nu.

L’esprit d’Oykib fut envahi de prières, mais, grâce à la proximité du roi et en s’aidant du contexte, il comprit mieux ce que disait le chef. « Il supplie le dieu – toi, donc – de le tuer et d’épargner son peuple.

— Ah ! C’est donc un roi honorable, murmura Nafai. Dis-lui que nous voulons l’enfant et rien d’autre. Mais d’abord, je vais respecter son sacrifice. » Un seul pas et il se retrouva, jambes écartées, au-dessus du corps prostré du fouisseur ; là, il posa la lame de sa hache sur la poitrine du roi. « Qu’en penses-tu ? Ce sont des êtres violents, n’est-ce pas ? Aide-moi : il faut que j’invente le rituel au fur et à mesure.

— Pas de sang, conseilla Oykib. Ce ne serait pas normal. C’est l’autre roi qui pratique les cérémonies du sang.

— L’autre roi ? » répéta Nafai.

Chveya, d’abord étonnée, confirma ensuite l’information. « La loyauté collective est aussi forte pour l’un que pour l’autre. » Elle fronça les sourcils. « Mais il y a un troisième personnage, encore. Quelqu’un auquel le roi se considère comme inféodé. Quelqu’un qui vit sous terre.

— Pas de sang, donc, dit Nafai. Que dois-je faire, alors ?

— Donne-lui ta hache, répondit Oykib. Il ose à peine l’espérer, mais c’est ce qu’il désire par-dessus tout. En échange, il te remettra sa lance et son collier d’os. »

Nafai laissa le manche de l’outil lui glisser des mains.

« Non, s’écria Protchnu, à l’arrière. Ne donne pas ton arme ! On ne donne jamais son arme à l’ennemi !

— Tais-toi, Proya », dit Volemak avec douceur.

Le roi fouisseur referma une main sur l’outil, puis roula sur le ventre et se releva. Il pouvait sans mal soulever l’instrument, mais sa main ne s’y adaptait pas bien et il était incapable de lever la lame en tenant la hache par l’extrémité du manche. Inutile donc d’appréhender qu’il s’en serve comme d’une arme.

L’être se baissa, ramassa sa lance, puis la tendit à Nafai.

« Qu’est-ce que ça voudra dire, si je l’accepte ? demanda Nafai.

— Je n’en sais rien, répondit Oykib. Tu crois peut-être qu’on me fournit le lexique et les notes qui vont avec la scène ? »

Nafai prit la lance. Alors, le roi se passa le collier par-dessus la tête et le lui offrit également. « Je n’aime pas beaucoup les os qui composent ce truc, murmura Nafai, hésitant devant le présent.

— Moi non plus, appuya Oykib. Je crois qu’il est temps d’exiger encore une fois qu’on nous rende Jivya.

— Et pourquoi ?

— Parce que la façon qu’il a de te presser d’accepter son collier m’inquiète. Il y tient énormément, mais je ne pense pas que ce soit pour tes beaux yeux.

— D’accord. Dis-lui que je veux la petite. »

Oykib vint se placer entre Nafai et le roi, empêchant ainsi la transaction. Le fouisseur eut un mouvement de recul, avec dans les yeux une expression de… de quoi ? De colère ? C’est en tout cas ce qu’Oykib y lut. Il fit le geste signifiant « bébé », puis se mit à crier – non, à hurler – sous le nez du roi : « Rendez-nous Jivya ou nous vous tuons tous, bande d’immondes saloperies rosâtres !

— Étant donné qu’ils ne comprennent pas ce que tu dis, glissa Chveya, est-ce que tu ne pourrais pas user d’un langage qui nous dispense de l’expliquer aux petits par la suite ?

— Il essaye de leur faire sentir qu’il est en rage, dit Nafai. Ça marche ?

— Oh, pour marcher, ça marche ! Vous êtes en train, lui et toi, de prendre l’ascendant sur eux. Mais ils ne vous aiment pas.

— Arrête, tu me fends le cœur.