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— Brise la lance, dit Oykib.

— Pardon ?

— C’est ce dont il a peur. Il redoute que tu ne brises la lance. »

Nafai cassa la hampe de l’arme sur son genou. Le claquement sec du bois qui se rompt retentit dans la forêt.

Aussitôt, le roi prit la hache à deux mains et tenta d’en casser le manche, en vain. Le bois était trop épais et trop durci par le temps.

« Fais autre chose dont il soit incapable, reprit Oykib. Il faut qu’il essuie deux échecs. »

Nafai ramassa le fer de la lance et, s’en servant comme d’un couteau, il s’ouvrit profondément l’abdomen. Le sang jaillit sur le roi fouisseur ; l’espace d’un instant, Oykib vit avec horreur que Nafai s’était tranché toute l’épaisseur des muscles jusqu’aux viscères. Mais en quelques secondes le manteau du pilote stellaire entreprit de le guérir et la blessure se referma sans laisser la moindre cicatrice, sous les yeux des fouisseurs.

Le roi saisit la hache à deux mains, comme s’il envisageait de s’éventrer lui-même.

« Je ne veux pas qu’il se suicide, dit Nafai. Je n’ai pas le pouvoir de le guérir.

— Ne t’inquiète pas. Tu as fait exactement ce qu’il fallait ; il n’y a qu’une chose que le roi-guerrier n’a pas le droit de faire, et c’est verser son propre sang pour son peuple. Ne me demande pas pourquoi ; tout ce que je sais, c’est qu’il est dans l’impasse et qu’il ne voit pas comment s’en sortir. »

Chveya intervint : « Il y a quelqu’un qui arrive. »

En effet, l’armée des fouisseurs réagissait à une nouvelle présence. « Ce n’est pas le roi du sang, dit Oykib. C’est la mère.

— La reine ?

— Oui, c’est la compagne du roi-guerrier, je crois. Mais elle est davantage encore. Ils l’appellent tous “la mère”.

— Quoi, ils ont une reine comme les abeilles ou les fourmis ? demanda Chveya.

— Ce sont des mammifères, lui rappela Oykib. Il s’agit d’un titre religieux, je suppose, comme “roi-guerrier” et “roi du sang”. » Puis, hésitant, il reproduisit un son qu’il venait d’entendre dans son esprit : « Emiizem.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nafai.

— Son nom. C’est comme ça qu’ils l’appellent. Et son titre, c’est Ovovoi.

— Répète-moi son nom ; il faut que je le prononce bien dès la première fois.

— Emiizem. Mais c’est sans aucune garantie. »

Nafai releva le menton et beugla comme un crieur sur une place de marché : « Emiizem ! »

Les fouisseurs se figèrent tous. Une silhouette sortit des bois et s’approcha lentement de Nafai.

Manifestement de sexe féminin, elle était curieusement plus poilue que la plupart des mâles. Elle n’arborait aucune parure particulière désignant son rang, mais les motifs que dessinaient sur elle ses poils grisonnants compensaient cette absence. Elle avait l’air royale ; fragile, aussi.

« Elle supplie le dieu de lui pardonner. Elle ignorait ce que ces mâles stupides manigançaient.

— Je veux la petite, dit Nafai.

— Elle le sait. Ses femmes la recherchent en ce moment même. » Soudain, Oykib comprit ce que la fouisseuse cherchait à voir. « Éclaire le visage de Nafai, Chveya. »

La jeune fille obéit ; alors, la reine se couvrit la tête des bras et se roula en boule par terre. « Elle peut mourir, maintenant, dit Oykib ; elle est heureuse parce qu’elle a enfin vu ton visage de chair.

— Mon visage à moi ? fit Nafai.

— C’est l’impression que j’ai. Toi, tu as peut-être une ligne directe avec Surâme, mais moi, il faut que je me démène pour arriver à débrouiller tout ça !

— Allons, ne prends pas la mouche comme ça : Surâme n’entend pas ce que tu entends. Ta liaison avec le Gardien est meilleure que la sienne. »

Oykib sentit une douce chaleur se répandre en lui, un étrange mélange de fierté et de crainte. Surâme a besoin de moi – c’était la fierté ; mais la crainte était plus forte : si je fais une erreur, il n’y aura personne pour me rattraper.

Emiizem se déroula et se releva. « Elle t’attend depuis toujours, dit Oykib en s’efforçant de déchiffrer les images qui jaillissaient dans son esprit, images d’elle-même enfant, de lieux souterrains et obscurs. « Elle est persuadée que c’est toi qui l’a faite reine. Parce que tu l’as acceptée.

— Et quand donc est-ce que j’aurais fait ça ?

— Quand elle était petite. Ça me dépasse, mais tu fais partie de ses souvenirs d’enfance.

— Elle a un lien avec toi d’une puissance extraordinaire, renchérit Chveya, supérieur à celui qu’elle entretient avec son époux. C’est vraiment incroyable, Père !

— Elle te supplie d’épargner la vie de son époux. Lui non plus n’était pas au courant du projet d’enlèvement. C’est le fils du roi du sang qui en est l’auteur. »

D’une voix sifflante, Emiizem crachota un ordre à son mari, qui se leva et répéta les mêmes mots en criant. Quelques instants plus tard, un mâle d’allure orgueilleuse s’avança à grands pas et jeta son arme de côté en un geste plein de superbe. Il s’arrêta devant Nafai sans s’incliner ni manifester le moindre respect.

Emiizem et le roi-guerrier lui marmonnèrent des ordres pressants, mais il ne montra aucun signe qu’il les eût entendus.

La reine se tourna vers Nafai et dévida ce qui ressemblait à un chapelet d’invectives.

« Elle te demande de tuer Fusum, traduisit Oykib. C’est le nom du jeune ; il a tout préparé alors même que l’ordre avait été donné de ne pas nous faire de mal.

— Je refuse de le tuer, dit Nafai.

— Il faut pourtant que tu fasses quelque chose, répliqua Oykib. Le roi-guerrier n’osait pas le toucher parce que c’est le fils du roi du sang et c’est pour ça qu’il t’a livré les quatre qui ont opéré l’enlèvement. Mais tu es un dieu, Nyef. Il faut que tu lui infliges un châtiment ou alors… je ne sais pas, ce sera le chaos, l’effondrement de l’univers, enfin quelque chose de très grave, en tout.

— Ça ne me plaît pas du tout. Et si je le faisais simplement prisonnier ?

— Pour l’enfermer dans notre bonne prison bien solide ? se moqua Chveya. On a bien fait de commencer par fabriquer un cachot !

— Bon, je ne l’enferme pas ; et si je le prenais comme otage ?

— Abats-le, dit Oykib. Ton hésitation les terrifie.

— C’est Jivya que je veux, pas un tas de cadavres. »

D’un pas majestueux, Volemak vint prendre place auprès de Nafai. « Incline-toi devant moi, dit-il à son fils, ou en tout cas fais le geste qui correspond à une révérence dans leur culture.

— Mets-toi à quatre pattes et embrasse Père sur le ventre, alors, indiqua Oykib.

— Tu rigoles ? se récria Nafai. Le roi-guerrier n’a pas fait ça pour me montrer du respect !

— Oui, mais c’était un sacrifice indigne qu’il faisait en offrant sa vie. Toi, tu manifestes à Père ta reconnaissance de son rang de roi et de père.

— Vas-y, dit Volemak. Ils ne sont pas obligés de savoir que je ne possède pas les pouvoirs du manteau : il leur suffit de constater que tu as toi aussi quelqu’un au-dessus de toi. Ils en déduiront que, malgré toute ta force, ils n’ont encore rien vu de notre puissance. »

Nafai se laissa tomber à quatre pattes. Mais, dans cette position, il ne pouvait atteindre le ventre de son père ; il décolla donc les mains du sol, se redressa jusqu’à la bonne hauteur et enfouit son visage dans la chemise de Volemak.

Un murmure monta aussitôt des rangs des fouisseurs.

« Peux-tu briller encore plus fort ? demanda Volemak.

— Oui.

— Très bien ; alors, quand je te toucherai la tête, je veux que tu te mettes à flamboyer. »