Dans un geste empreint de majesté, Volemak abaissa la main et la posa sur la tête de Nafai. Instantanément, son fils parut disparaître dans une explosion de lumière. Même les humains eurent un hoquet de surprise, tandis que les fouisseurs, eux, hurlaient de terreur.
« Bien joué, reprit Volemak. Il me semblait utile de renforcer leur perception de nos pouvoirs. Et maintenant, occupe-toi de ce petit faraud ; mais sans le tuer, attention : assomme-le simplement, comme les autres. »
Nafai se releva, irradiant toujours la lumière, et tendit le doigt vers Fusum.
Le fils du roi du sang ne recula pas, ne broncha même pas. Il regarda Nafai droit dans les yeux d’un air de défi. Soudain l’air se mit à crépiter entre eux, les membres du fouisseur se raidirent brutalement et il s’écroula comme un arbre abattu. Il resta étendu par terre, agité de convulsions.
« Tu as vraiment le sens de la mise en scène, observa Volemak. À présent, ordonne à Oykib de désigner nos neuf petits dormeurs et de les faire transporter au vaisseau.
— Au vaisseau ?
— Ne discute pas mes ordres devant eux ! répondit Volemak sèchement. Obéis, c’est tout. Nous les prenons en otages ; Shedemei les maintiendra sous drogue ou même en animation suspendue pendant qu’elle pratiquera sur eux des examens sans danger pour leur vie. Fais-moi confiance, Nafai.
— Je vous fais confiance, Père. Pardonnez mon hésitation. » Et, s’adressant à Oykib, il lui transmit ostensiblement les ordres de Volemak.
Oykib trouva tout d’abord ridicule de voir Nafai répéter mot pour mot des paroles que tout le monde avait entendues ; mais peu à peu, cette attitude prit valeur de rite ; c’était l’expression de l’autorité : le roi, le fils du roi, le serviteur du fils. La mise en scène était nécessaire pour les fouisseurs. Pour les humains aussi, d’ailleurs, et surtout les enfants. Pour Protchnu en particulier. C’est ça, le pouvoir et l’autorité, Proya, songea Oykib. Voilà comment ça doit marcher, et pourquoi Elemak est au ban de la communauté : il est incapable d’accepter qu’on le domine. Celui qui refuse d’être gouverné n’est pas apte à gouverner les autres.
Aussi, une fois terminée la récitation de Nafai, Oykib désigna chaque fouisseur inconscient à l’aide de grands gestes majestueux, puis indiqua qu’il fallait les transporter jusqu’au vaisseau.
La reine parut comprendre ses gesticulations ; à son tour, elle s’adressa sèchement à son époux, le roi-guerrier, qui lui-même donna ses ordres aux soldats disséminés parmi les arbres. Ils se rassemblèrent aussitôt par groupes de quatre autour de leurs congénères sans connaissance pour les soulever.
À cet instant, des voix montèrent des bois. Emiizem y répondit et quatre fouisseuses émergèrent des taillis. Elles tenaient chacune un coin d’une couverture, au milieu de laquelle reposait Jivya ; la petite riait aux éclats. La promenade lui plaisait.
« Vite ! dit Volemak. Proya, cours jusqu’au village et ramène Eiadh ! » Puis, à Nafai : « Ne prends pas l’enfant. Qu’ils attendent. Ils doivent remettre Jivya à sa mère. »
Chacun garda la pose en silence. Une éternité parut s’écouler, qui devait se réduire à cinq minutes en réalité. Enfin Protchnu revint, suivi d’Eiadh qui poussa un cri de joie en voyant son enfant. Elle se précipita vers les quatre fouisseuses et prit Jivya dans ses bras. « Jivoya, ma toute pleine de vie, ma petite rieuse ! chanta-t-elle, riant et pleurant à la fois, emportant son bébé dans une danse tournoyante.
— Très bien, dit Volemak ; Nafai, dis à Oykib de leur ordonner d’emporter les otages au vaisseau. Et dis aussi à Dazya de leur montrer le chemin, qu’elle puisse expliquer à Shedemei ce qu’elle doit faire : je veux qu’elle les maintienne endormis et qu’elle les étudie à fond. »
Dazya, ex-premier enfant, fit un pas en avant. « J’ai compris, dit-elle.
— Mais apparemment pas au point de savoir que c’est Nafai qui doit te donner l’ordre », répliqua Volemak sans la regarder.
Nafai se tourna vers elle et lui répéta textuellement les consignes de Volemak. Cramoisie, Dazya obéit. En procession derrière elle, les soldats fouisseurs emportèrent leurs neuf semblables inconscients.
La hiérarchie de l’autorité ayant été clairement établie, la reine Emiizem s’adressa sans hésiter à Oykib. L’ennui, c’est que, comme elle ne le percevait pas comme un dieu, ses paroles ne prenaient pas la forme d’une prière. Il n’y avait communication ni avec le Gardien ni avec Surâme, si bien qu’Oykib n’y entendait que des sifflements bourdonnants, absolument inintelligibles. « Je ne peux les comprendre qu’à condition qu’ils croient s’adresser à un dieu, dit-il.
— Alors, ne réagis pas, refuse d’écouter, conseilla Volemak. Quand elle se taira, montre Nafai du doigt. »
Oykib obéit. La reine comprit aussitôt et répéta son discours à Nafai ; du coup, Oykib put traduire ses paroles.
Du moins le crut-il. « Elle te supplie de venir voir comment ils… ils se sont occupés de ta…
— De ma quoi ?
— Non, c’est complètement absurde, dit Oykib.
— De ma quoi, Oykib ?
— De ta tête.
— Et où veut-elle que j’aille ?
— Sous terre. Elle veut que tu l’accompagnes sous terre. »
Consciencieusement, Nafai répéta l’interprétation d’Oykib à Volemak, qui l’écouta d’un air pénétré.
« D’abord, faites se retirer tous ces soldats, dit-il enfin. Ensuite, toi, Nafai, tu suivras la reine dans les terriers ; c’est toi qui portes le manteau, et s’ils veulent nous trahir, tu es le seul qui ne coure aucun risque.
— Il faut qu’Oykib m’accompagne. Je ne comprends rien à ce qu’ils disent. »
Volemak n’hésita qu’un instant. « Veille bien sur lui », fit-il.
11
Les Terriers
Un dieu qui acceptait de s’abaisser à ce point, c’était incroyable. Emiizem avait eu l’audace de lui demander de l’accompagner parce qu’elle était vieille et ne redoutait plus rien, et parce qu’au cours de sa vie elle avait appris à espérer même contre tout espoir. Et tout comme il avait accepté l’enfant dépourvue d’attraits qu’elle était bien des années auparavant, le dieu l’avait de nouveau acceptée et descendait maintenant avec elle dans la cité.
Il quittait le monde de la lumière et s’enfonçait dans l’obscurité parce qu’elle le lui avait demandé ! Il baignait les murs de terre des temples souterrains de l’éclat chatoyant de son corps immortel ! Elle avait envie de chanter, de danser ! Mais elle conduisait un dieu à son temple ; il fallait garder sa dignité.
Surtout pour Mufrujuuj, dont la dignité avait été mise à mal aujourd’hui. Nul ne lui reprocherait ce qui s’était passé ; c’était Fusum qui avait manigancé l’enlèvement du bébé, aboutissant à une confrontation périlleuse que Muf n’avait ni cherchée ni voulue. Et il avait affronté le dieu avec courage ; tout le monde l’avait vu, c’était sans crainte qu’il avait offert son cœur au dieu. Puis, quand le dieu l’avait mis au défi de réaliser des exploits impossibles dont seul le roi du sang était capable – et encore – eh bien, personne ne pouvait lui en vouloir d’avoir hésité, d’être resté sans rien faire. Il était bloqué et il n’avait donc pas bougé.
N’empêche, quelle humiliation pour lui que son épouse dût venir le tirer de l’impasse, et peu importe qu’il fût rare que la femme du roi-guerrier fût en même temps la mère-racine : que son épouse eût été acceptée par le dieu qui venait de lui soumettre des énigmes incompréhensibles, c’était un camouflet !
Mais qu’y pouvait Emiizem si l’enfant s’était retrouvée entre ses mains à elle ? Muf ignorait où on l’avait caché et c’est seulement lorsque la sœur de Fusum avait compris quel terrible forfait son frère avait accompli qu’elle avait appris la vérité à Emiizem ; or, à cet instant, Muf affrontait déjà le courroux du dieu. C’était un malheureux concours de circonstances, voilà tout. Le dieu remettrait de l’ordre dans tout cela.