Quand elle les eut tous mis sous sédatif, elle s’apprêta à les examiner sans attendre. Mais alors la fatigue la balaya comme une vague la plage et elle comprit qu’après avoir veillé toute la nuit, elle n’était guère en état de mener des recherches sérieuses. Aussi, à l’aide du chariot, elle déposa chaque fouisseur dans une capsule d’hibernation qu’elle régla sur le mode « niveau d’animation normale » pour éviter qu’elle ne bascule automatiquement sur « animation suspendue » : les risques étaient trop grands que les dosages du mode d’hibernation soient inadaptés aux fouisseurs et qu’elle ne puisse pas les ranimer.
Ensuite, elle gagna sa couchette et s’y étendit ; une petite sieste de quelques heures et elle irait mieux. Cela lui rappela sa vie à Basilica avant qu’on la persuade – non, qu’on la trompe, qu’on la manipule, qu’on la force ! – bref, avant qu’elle se joigne à l’exode de la famille de Volemak au désert. À l’époque, quand elle était sur la piste d’un gène insaisissable, elle était capable de travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre en faisant de brèves siestes dont le total ne dépassait guère deux ou trois heures de sommeil. L’exaltation de la découverte et de la création l’emportait largement sur des contingences telles que la nécessité de dormir ou de manger. Cette existence, jamais elle n’avait souhaité la voir bouleversée.
Oui, mais c’était arrivé, et elle n’en était pas complètement fâchée. D’abord, Basilica avait été détruite dans la tentative de Mouj de s’emparer de l’empire, si bien que son ancien mode de vie n’aurait de toute façon pas pu perdurer ; et puis, même si Basilica existait toujours, le voyage qu’elle avait fait au désert lui avait apporté de nombreux et beaux présents : ses deux enfants, Padarok et Dabrota, dont les noms signifiaient « don » et « bonté » et qui les avaient bien gagnés en grandissant ; et Zdorab, son époux farouche et compliqué, l’homme qui n’avait jamais désiré de femme et lui avait pourtant donné deux enfants, sans parler de la tendre amitié qu’il lui prodiguait depuis tant d’années… Il n’avait pas de désir pour elle, elle ne s’intéressait pas aux hommes, et pourtant, ils s’étaient aidés mutuellement à rejoindre le grand courant de la vie, de la création. Quelle tristesse si j’avais passé mon existence à façonner, à infléchir la vie, sans jamais y prendre part personnellement ! Ce sort m’a été épargné, j’en suis heureuse.
Mais aujourd’hui, Rokya et Dabya étaient grands ; Rokya était marié à Dza, la fille de Hushidh, et Dabya au fils de Nafai, Jatva ; ils n’allaient pas tarder à être parents à leur tour. Ils n’avaient plus besoin de Shedemei. Zdorab, lui, n’avait jamais eu vraiment besoin d’elle. Il s’entendait bien avec elle, il l’aimait même, mais ce n’était pas un besoin au sens propre. Que fais-je encore ici ? se demanda-t-elle. Je n’ai pas envie de voir notre communauté se déchirer ; je n’ai pas envie de voir mes enfants obligés de choisir un camp ; je n’ai pas envie d’être présente quand le sang coulera, quand des vies s’arrêteront. Je n’ai même pas envie de savoir l’issue du conflit. Tout ce que je désire, c’est être seule, travailler sur la flore, sur la faune, étudier la façon dont les écosystèmes ont divergé, approfondir ma connaissance des voies par lesquelles la vie crée la vie. Je veux savoir pourquoi l’on trouve des vaches géantes dans les plaines au nord d’ici ; je veux comprendre comment deux espèces intelligentes ont pu évoluer dans une si grande proximité sans que l’une détruise l’autre ; je veux apprendre pourquoi Surâme nous a conduits précisément ici et non dans l’un des innombrables sites où nous aurions pu nous établir sans intervenir dans la vie des fouisseurs ni des anges.
Je veux que mon rêve se réalise.
Oh oui, c’était cela, le souhait fondamental : le rêve que le Gardien de la Terre lui avait envoyé tant d’années auparavant, le rêve d’un jardin dans le ciel. Naturellement, il était déjà exaucé : les semences et les embryons qu’elle avait emportés commençaient déjà à jouer un rôle dans l’existence de la planète. Mais ce rêve, ne pouvait-elle pas le prendre davantage au pied de la lettre ? Une fois la colonie complètement établie, ne pouvait-elle, à bord du vaisseau, s’installer en orbite autour de la Terre pour étudier les écosystèmes, mettre au point de nouvelles variétés, des hybrides améliorés des formes de vie à la fois de la Terre et d’Harmonie, et se contenter de redescendre au sol pour prélever des échantillons, prendre des mesures et introduire de nouveaux organismes sur la planète ? C’est alors qu’elle serait vraiment le jardinier de la Terre, d’un monde tout entier ! Je m’en tirerais très bien, chuchota-t-elle à Surâme ; et ainsi, je ne serais pas obligée de participer au gâchis qui se concocte au sein de la colonie ; je ne veux pas savoir qui est jaloux de qui, qui est fidèle à qui : je veux apprendre, changer, créer, transformer, c’est tout. C’est pour ça que je suis douée, pas pour vivre avec les humains. Je t’ai donné ce que tu attendais de moi : laisse-moi obtenir ce que je désire, maintenant.
D’accord.
Shedemei sentit ses angoisses et ses désirs frustrés l’abandonner. Surâme s’était déclarée d’accord. Maintenant, elle pouvait dormir.
Oykib fut soulagé de pouvoir enfin se tenir debout après avoir dû marcher à quatre pattes ou à croupetons dans des tunnels apparemment sans fin. Il n’avait presque pas eu l’occasion d’étudier ce qui l’entourait, en partie parce que les teintes grises et brunes des parois de roc et de terre n’offraient pas un décor palpitant, mais surtout parce que les fouisseurs qui les accompagnaient priaient les dieux avec ferveur, si bien qu’Oykib entendait leurs suppliques muettes, leurs psalmodies et leurs péans silencieux aussi clairement que s’ils les chantaient à tue-tête.
Cependant, malgré ce tumulte mental, il saisissait de plus en plus de mots, apprenait de nouvelles structures de leur langue. D’abord, ce fut comme une musique dont il entendait les rythmes et les airs qui permettaient d’exprimer des interactions et des émotions. Voilà comment les chiens doivent percevoir le langage humain, se dit-il : la musique de notre voix leur indique si nous sommes en colère ou joyeux, tristes ou effrayés. Là s’arrêtait sa compréhension de la langue des fouisseurs, mais il ne tarderait pas à la saisir plus en profondeur, il le savait. N’ayant jamais eu à apprendre une langue étrangère jusque-là, il ignorait combien c’était facile pour lui ; il avait un don. À moins qu’il fût plus simple d’apprendre une langue quand on avait préalablement acquis une certaine perception de la mentalité de ses locuteurs ?
Debout dans la salle du temple dont la lumière émanant du manteau illuminait tous les recoins, Oykib put prendre le temps d’observer les fouisseurs massés le long des parois. Ils descendaient des rats, nul doute, mais il était évident que les milliers de générations qui les séparaient de leurs ancêtres les avaient changés beaucoup plus qu’elles n’avaient modifié les humains de Basilica. Le museau et les moustaches existaient toujours, mais moins proéminents que chez leurs prédécesseurs, et la mâchoire s’était transformée pour permettre la parole. Oykib remarqua d’autres altérations structurelles dont il eut hâte de discuter l’objet avec Shedemei.
« Oykib », dit Nafai.
Ah, c’était vrai, il avait une mission à remplir. Un peu gêné de s’être laissé aller à rêvasser dans une situation aussi tendue, il vint se placer à côté de Nafai. « Oui ? » demanda-t-il.