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Mais Nafai, sans répondre, garda les yeux fixés sur la statue qui se dressait sur un socle de petits ossements. C’était une tête humaine. Mais pas de n’importe quel homme : manifestement celle de Nafai.

« Quand ont-ils bien pu faire ça ? » demanda celui-ci.

Oykib s’efforça d’effectuer un tri parmi les nombreuses prières qui s’élevaient dans la salle et finit par glaner quelques renseignements. « Ce n’est pas eux qui l’ont fabriquée, dit-il. Ils ne sculptent pas leurs dieux. D’après ce qu’ils racontent, leurs dieux se créent eux-mêmes. Ils te rendent grâces de leur avoir donné une représentation aussi parfaite de ton visage.

— Elle est parfaite, en effet. Peut-être un peu plus jeune que la réalité.

— Tiens, essaye de comprendre ça : cette sculpture date d’un siècle.

— Impossible !

— La reine l’a découverte il y a cinquante ans dans la petite salle retirée que tu as… disons, bénie.

— J’espère que c’est bien ce que j’ai fait, glissa Nafai.

— Et elle avait déjà cinquante ans. Si je comprends bien, la découverte de cette statue a été déterminante dans la vie de la reine. C’est grâce à toi qu’elle a épousé le roi-guerrier, parce que tu l’as acceptée.

— Tu es bien sûr d’avoir compris ça ?

— Pas du tout. Mais je l’ai aussi bien perçu que tout le reste. Nous aurons tout le temps d’y réfléchir par la suite ; mais une chose est sûre : cette sculpture est plus vieille qu’aucun fouisseur vivant. Et ils prétendent ne pas l’avoir faite, bien que je ne voie pas comment leurs dieux d’argile pourraient se fabriquer eux-mêmes. Ils insistent sur l’excellent état de préservation des traits ; cela tient à ce qu’ils t’adorent différemment des autres dieux. Ils ne se… c’est assez répugnant… ils ne se sont pas enduit le corps avec ta tête pour se reproduire.

— Donc leurs autres dieux participent d’un culte de la fertilité.

— Les images que je capte sont assez immondes, dit Oykib.

— La religion n’est pas toujours jolie-jolie. Surtout vue de l’extérieur, par un incroyant. Ainsi, ils utilisent les autres statues lors d’un rituel d’accouplement, mais la mienne, ils n’y ont pas touché.

— Parce que tu étais très laid. » Oykib ne put empêcher une trace de moquerie de percer dans sa voix.

« À leurs yeux, sûrement, répondit Nafai. Mais imagine ce qu’ils auraient pensé s’il s’était agi de ta tête !

— Les enfants se seraient enfuis de la caverne en hurlant, je n’en doute pas.

— Bon, et maintenant, qu’est-ce que je fais ?

— Invente un rituel, Nafai. Tu t’es parfaitement débrouillé jusqu’ici. »

Alors Nafai s’agenouilla devant la statue et improvisa une cérémonie de dévotion parfaitement simple et inoffensive. Quand il eut fini, il se releva et sourit à Oykib. « C’est un peu gênant de me faire adorer comme ça. Enfin, il y en aura sûrement pour affirmer que c’est ce que je désire secrètement depuis toujours.

— Eh bien, ne leur dis pas qu’on te rend un culte.

— Je ne peux pas dissimuler quelque chose de cette importance ; tu te rends compte : mon visage à moi, sculpté il y a un siècle ! Comme ce n’est pas mon œuvre, c’est celle de quelqu’un qui savait à quoi je ressemblerais.

— Le Gardien, évidemment.

— Oui. Mais tu ne comprends donc pas ? Ça veut dire qu’il avait des renseignements sur nous ici, sur Terre, à une époque où… où ces informations ne pouvaient pas avoir voyagé à la vitesse de la lumière. À cette vitesse, il aurait fallu que le Gardien ait vu mon visage presque quatre-vingts ans avant ma naissance pour faire sculpter cette tête il y a un siècle !

— La conclusion, c’est que nous n’avons pas encore fait le tour de la physique. Pas étonnant, d’ailleurs : Surâme a toujours empêché les humains de s’intéresser de trop près à la science et à la technologie.

— Mais, Oykib, j’étais persuadé que le Gardien était une espèce d’ordinateur comme Surâme. Or, Surâme a été créé par une humanité au sommet de sa technologie, en même temps que notre vaisseau. Et à cette époque, l’homme ignorait les communications ultraluminiques.

— Ça veut dire que quelqu’un a continué les recherches.

— Mais qui, Oykib ? Les humains avaient quitté la Terre. Qui a construit le Gardien, pour qu’il ait des pouvoirs de loin supérieurs à ce que l’homme pouvait inventer à son apogée ?

— Peut-être les humains ne sont-ils pas tous partis.

— Peut-être, répéta Nafai. Quel casse-tête ! Enfin, en attendant, j’aimerais bien sortir d’ici : il fait noir, c’est sale et ça sent le moisi. L’aube doit approcher et je suis sur les genoux.

— Moi aussi ; je n’aurais rien contre un petit roupillon.

— Mais que faire pour m’en tirer ? J’ignore comment effectuer ma sortie.

— Tu n’as qu’à improviser.

— Je ne sais vraiment pas ce que je deviendrais sans toi ! » répondit vertement Nafai.

L’aube se levait quand le groupe d’Elemak atteignit le bout du canyon, là où il se changeait en une dépression peu marquée et pour finir en un simple col de la première chaîne de montagnes. La montée s’était faite lentement dans l’obscurité, même avec les lanternes. Ou peut-être à cause d’elles. Pour ne rien arranger, Mebbekew et Obring semblaient avoir ouvert entre eux un concours, celui du plus long chapelet des pires obscénités imaginables que chacun d’eux déviderait chaque fois qu’il glissait ou qu’un passage paraissait particulièrement difficile ; enfin, à la moindre occasion.

Zdorab avait horreur de les entendre s’exprimer ainsi. À vrai dire, et il s’en rendait compte, c’est d’eux qu’il avait horreur, tout simplement, même quand par hasard ils se taisaient. Il détestait leur façon de traiter les femmes, leur façon de traiter les hommes, leur façon de penser et surtout leur façon de ne pas penser. Il aurait été bien en peine de décider lequel il détestait le plus. D’un côté, Obring était intrinsèquement stupide et brutal ; non par un choix délibéré, mais naturellement, d’une manière chronique et quasi permanente. D’un autre côté, Mebbekew était assez intelligent, au fond ; mais il préférait se montrer stupide, tout bêtement. Il devait apprécier la cruauté, aussi, mais au contraire d’Obring, pas suffisamment pour en provoquer l’occasion : il se contentait de saisir la chance de se montrer stupide ou cruel quand elle se présentait. Lequel était le plus haïssable, à partir de là ? Celui qui était méprisable par nature, ou celui qui aurait bien aimé l’être, mais n’avait pas assez d’ambition pour y exceller ?

Mais que fais-je ici, se demanda Zdorab, à saluer l’aube qui se lève sur une chaîne de montagnes de la Terre, lancé à la poursuite d’une créature volante qui n’a pas laissé de piste et qui, si ça se trouve, est à des kilomètres de nous ? Pourquoi ne suis-je pas en train de somnoler dans un fauteuil moelleux d’une bibliothèque de Basilica ? Pourquoi suis-je en train de participer à des entreprises aussi épuisantes en compagnie du genre d’hommes que j’abhorrais précisément le plus dans la civilisation ? Et, pire encore, de recevoir des ordres d’eux ?

La plupart des autres nourrissaient des pensées semblables, il le savait. Naturellement, ils ne rêvaient pas des lits douillets de Basilica : les plus jeunes n’avaient jamais connu la cité – ni aucune cité, d’ailleurs. Cela ne les empêchait pas de se rendre compte avec rancœur qu’ils s’agitaient en vain : le repaire des créatures qu’ils pourchassaient devait se trouver très en altitude, hors d’atteinte ; si elles s’étaient bel et bien emparées de la fille d’Elemak, comment allait-on la sauver ? Que faire, armé d’un assortiment disparate d’instruments aratoires ? Rendez-nous la petite, bandits, ou nous faisons un jardin !