Zdorab ne put s’empêcher de sourire à cette légère divagation. Mais à cet instant il parvint au sommet d’une élévation et se trouva face au regard noir d’Elemak.
« C’est quoi, ce sourire, Zdorab ?
— J’avais l’esprit ailleurs », répondit Zdorab en courbant obséquieusement la tête. Il pratiquait cette attitude depuis de longues années : en général, elle déviait efficacement la colère des brutes. « Je regrette.
— Tu devrais plutôt te réjouir d’avoir l’esprit ailleurs, dit Elemak. Ça ne peut être que mieux qu’ici. »
Ainsi, à lui non plus l’aventure ne plaisait pas ; pourtant, il en était plus ou moins responsable, avec tous les complots qu’il avait ourdis depuis Basilica.
Mais Zdorab se tut ; il se tourna pour observer le terrain que révélait le jour naissant. À cette altitude, l’air était nettement plus frais et la végétation moins dense. Une brume légère s’était formée dans la vallée de l’autre côté du col, telle une rivière serpentant au milieu des arbres. La chaîne des sommets les plus proches était à couper le souffle dans sa beauté rugueuse, et au-delà, il aperçut quelques pics si hauts que même à ces basses latitudes la neige les recouvrait. Du temps qu’il vivait à Basilica, il était tombé de la neige à plusieurs reprises, mais jamais plus de quelques centimètres à chaque fois, et elle disparaissait en l’espace d’une journée. Mais là-haut, la neige ne devait jamais fondre. Qu’avait dit Shedemei, déjà ? Ah oui, que c’était un miracle que la croûte terrestre supporte le poids de montagnes aussi jeunes et aussi élevées. Onze mille mètres. D’après Surâme, il n’existait pas de massifs de cette taille sur Harmonie et, selon ses archives, la Terre non plus n’avait jamais connu de sommets aussi hauts. Ceux-ci étaient jeunes, résultat de la poussée d’une plaque océanique qui s’enfonçait sous un ancien isthme entre deux continents. Aujourd’hui, c’était un immense massif, la région la plus haute de la Terre dans laquelle étaient représentés tous les climats et tous les terrains imaginables. Sur la côte occidentale, ces montagnes monstrueuses qui faisaient obstacle à la pluie avaient engendré un désert totalement aride ; à l’est, au contraire, il existait une région où il pleuvait presque sans arrêt, nuit et jour, été comme hiver, si bien que le socle rocheux était à nu et que seules y poussaient quelques mousses résistantes, capables de vivre sous un couvercle de nuages éternel.
Pourquoi ne pourrions-nous quitter le village, Shedemei et moi, simplement pour explorer cette nouvelle planète ? Les autres n’ont pas besoin de nous et nous n’avons pas envie de vivre avec eux. Nos enfants ont grandi, ils sont mariés ; ils se passeraient très bien de leurs parents. Nous pourrions venir les voir de temps en temps, et le jour où ils auraient des enfants, je leur chanterais des chansons idiotes en les faisant sauter sur mes genoux. Deux fois par an.
Mais à l’évocation de petits enfants, il se rappela le but de cette expédition, la raison de cette nuit blanche passée à remonter un canyon dans l’obscurité. Il plongea le regard dans la vallée et vit que dans les premières lueurs de l’aube les arbres étaient le lieu d’une agitation fébrile. Des créatures volantes bondissaient dans les airs, franchissaient de courtes distances, puis se laissaient retomber dans les feuillages. Chacune semblait porter quelque chose entre ses pattes arrière.
« Nous les terrifions, chuchota Elemak.
— Qu’est-ce que tu en sais ? demanda Mebbekew.
— Ils évacuent leur village. Observe bien : ce sont leurs enfants qu’ils transportent.
— Regardez, dit Zdorab. Quand les enfants sont un peu plus grands, ils doivent s’y mettre à deux.
— Bon coup d’œil, répondit Elemak. Il en a fallu quatre pour enlever Jivya. Et s’ils s’imaginent pouvoir m’échapper en emmenant leurs petits vers…
— Ils ont raison, coupa Vas avec mépris. Ils peuvent nous échapper justement en emmenant leurs enfants à l’abri. Et alors, qu’est-ce que tu vas faire ? Courir sur la cime des arbres pour les rattraper ? »
Elemak se retourna lentement. « Eh bien, redescends la montagne, si tu te fous de notre mission ! »
Vas s’excusa aussitôt : « Je suis fatigué, Elemak. Je ne sais plus ce que je dis.
— Alors, ferme-la. Et ouvre l’œil. »
Avec un soupir, Zdorab se détourna de cette scène émouvante d’amitié sincère. Les seuls qui détestaient davantage Elemak que ses ennemis, c’étaient ses amis ; et pourtant ils le suivaient, sachant qu’il avait tellement besoin d’eux qu’il ne pouvait pas les rejeter, comme l’aurait certainement fait Nafai. C’est sans doute ainsi que nombre d’hommes sans honneur obtiennent de se faire obéir des autres, se dit Zdorab ; incapables d’attirer les gens de cœur mais ayant besoin de s’entourer, ils doivent se rabattre sur ceux auxquels les gens intègres ne s’intéressent pas. C’était un prodige que le mal persiste dans le monde, étant donné qu’en général ceux qui s’y consacraient ne se supportaient pas entre eux, et pour cause.
Un mouvement dans un arbre, juste en dessous de la crête, attira l’attention de Zdorab. Une créature volante se tenait sur une branche, seule. « Regardez, dit Zdorab.
— Je l’ai vu, répondit Elemak.
— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Yasai.
— Nous avons tous deux yeux, répliqua Elemak, méprisant. Observons et nous le saurons. »
L’ange se laissa brusquement tomber de l’arbre et descendit en voletant dans une petite clairière à l’extrémité de laquelle se tenaient les humains. Zdorab put alors détailler l’être aux ailes déployées. Il avait un faciès hideux, ce qui n’avait rien d’étonnant, puisqu’il devait descendre d’une espèce de chauve-souris au mufle camard. Par contre, le compromis auquel avait abouti l’évolution chez cette créature était extraordinaire : elle avait des bras et des jambes d’une finesse qui frisait la caricature. De chaque côté de son corps, du poignet à la cheville, ses ailes s’ouvraient, maintenues en tension grâce à deux doigts hypertrophiés à chaque main ; les trois doigts restants étaient, eux, de taille normale, et lui permettaient de tenir et de manipuler. La tête était très grosse en proportion du corps ; c’était à se demander comment l’ange parvenait à voler ; d’ailleurs, il se trouvait probablement à sa limite extrême de développement : un peu plus et il aurait perdu la capacité de voler.
Mais pour l’heure, il avançait vers les humains en marchant ; il ne manquait pas de grâce, mais il était manifestement plus à l’aise sur des branches ou en l’air. Ce ne serait jamais un bon marcheur, pas avec ces pattes-là.
Ces pattes !
Zdorab était assez avisé pour tenir sa langue ; ce n’était hélas pas le cas du jeune Yasai. « Oykib avait raison, fit-il sans réfléchir. Ce ne sont pas ces pattes qui ont laissé les empreintes, au village. »
Elemak se tourna lentement vers lui. « Ce n’est donc peut-être pas cette bête qui a fait ces empreintes ; tu crois que je ne l’avais pas envisagé ? N’empêche qu’elle faisait le guet pour les ravisseurs. Si elle ne tient pas Jivya, elle sait où elle est ! » Il avança d’un pas vers la créature.
Elle s’arrêta presque aussitôt et fit une chose des plus étonnantes : elle se baissa et, de la main, saisit quelques épis qu’elle tenait avec la patte. Après quoi elle les déposa cérémonieusement sur l’herbe, l’un après l’autre, comme si elle les comptait. Enfin, elle recula d’un pas.
« Ça vient de notre champ, dit Obring.