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— Tu viens seulement de t’en rendre compte ? riposta Vas.

— Pourquoi, c’est important ? demanda Meb.

— Il croit que c’est pour ça que nous sommes là, répondit Padarok, le fils de Zdorab. Parce qu’il nous a volé du grain. Il nous le rend.

— Et depuis quand es-tu spécialiste des chauves-souris hypertrophiées ? grinça Elemak.

— Pour moi, c’est logique », insista Padarok, têtu.

De la main, Zdorab lui fit signe de se taire.

« Non, je ne me tairai pas, Père ! Toute cette affaire est grotesque ! L’ange n’a fait que prendre quelques épis dans le champ et il ignore tout de Jivya. Si l’on y avait un tant soit peu réfléchi, nous n’aurions pas passé la nuit à crapahuter à la poursuite d’un homme innocent ! »

Les mains d’Elemak jaillirent et saisirent Padarok par le cou. Comme son père, Padarok adulte n’était ni très grand ni très solide. Dans la poigne massive d’Elemak, il avait l’air d’un pantin. « Un homme ? répéta Elemak d’un ton cinglant. Tu appelles cette bête un homme ?

— Façon de parler, murmura Padarok.

— Cet homme, comme tu dis, sait où se trouve ma fille ! » Là-dessus, Elemak se mit à secouer violemment le garçon, qui devint soudain flasque. Un instant, Zdorab redouta que ces brutalités ne lui aient endommagé le cerveau, voire l’aient tué. Et même quand, presque aussitôt, Padarok battit des paupières et agita les membres, la fureur bouillonnante qui s’était emparée de Zdorab ne retomba pas. À sa propre surprise, il se retrouva dans une position singulière : il tenait la lame d’une faux au-dessus du cou d’Elemak et prononçait des paroles inimaginables : « Lâche mon fils ! Dépêche-toi ! »

Elemak se retourna lentement et le regarda d’un œil reptilien. « Sinon, tu me coupes les bras, c’est ça ?

— Si je rate ton cou, oui. »

Elemak lâcha Padarok. « Ne me menace pas, Zdorab. Tu as peut-être oublié qui est notre ennemi, mais pas moi. » Et d’un geste vif, il arracha la faux des mains de Zdorab, si vite que ce dernier s’en rendit à peine compte. Elemak resta là, la faux levée, et Zdorab se demanda qui il allait frapper, lui ou son fils. Mais pour finir, Elemak jeta l’outil par terre et s’éloigna à grands pas vers la créature.

La malheureuse se ratatina visiblement sous son regard furieux, mais elle ne recula pas. Du pied, Elemak enfonça les épis dans le sol boueux. « Le grain, je m’en fous ! » dit-il. Soudain, il souleva l’ange par un bras et rugit : « Où est ma fille ?

— Et dans quelle langue crois-tu qu’il va te répondre ? demanda Padarok d’un ton méprisant. Ou bien tu veux qu’il te dessine un plan en l’air ? »

Ne le pousse pas à bout, je t’en prie, Rokya ; ces paroles vinrent à l’esprit de Zdorab, mais il ne les prononça pas, parce qu’il était aussi rempli de fierté. Toute sa vie, il s’était incliné devant des hommes comme Elemak pour qu’ils ne lui fassent pas de mal. Mais son fils ne s’inclinait pas. Il tient peut-être sa taille de moi, songea-t-il, mais sa colonne vertébrale lui vient de sa mère.

La réponse d’Elemak fut un mugissement de rage et, ce faisant, il fit claquer la créature comme un fouet. Horrifié, Zdorab vit que dans la poigne d’Elemak elle ne résistait pas plus qu’une brindille sèche ; son bras céda de part et d’autre de la main et au même instant ses deux ailes se déchirèrent et se mirent à saigner, tandis que toutes ses articulations semblaient se plier dans le mauvais sens sans pouvoir retrouver leur position initiale. Elle poussa un cri aigu, puis se tut, pendant flasque et brisée entre les mains d’Elemak.

« Mais c’est qu’on ne connaît pas sa force, par moments ! dit Meb.

— Bravo ! s’exclama Padarok. Maintenant qu’il est mort, il va être très utile comme guide ! »

Elemak rejeta l’animal rompu loin de lui. Il heurta un tronc d’arbre auquel il resta un instant comme suspendu avant de tomber au sol, inanimé. « Où est ma fille ? hurla Elemak. On m’a volé ma fille ! »

Sa fureur était si terrible que tous reculèrent, d’un seul pas certes, mais qui en disait long sur leur crainte. Tous, sauf Padarok. Lui ne bougea pas.

Et cela signifiait que c’était lui qui allait supporter le poids de la rage impuissante d’Elemak. Qui le regardait déjà d’un œil noir.

Alors, encore une fois sans réfléchir, Zdorab s’interposa. « Il faut redescendre, Elemak. Nous avons fait ce que nous pouvions ; mais il est impossible de la retrouver si elle est ici. S’il te fallait désarticuler et tuer une petite créature sans défense pour te soulager, eh bien c’est fait. Tu n’es pas obligé de recommencer. »

Il vit Elemak faire un effort pour reprendre son sang-froid.

« Je ne te pardonnerai jamais de m’avoir dit ça, déclara-t-il enfin.

— Tu as déjà fait ce genre de promesse à tout le monde, répliqua Zdorab. Mais nous, nous te pardonnons, Elemak. Nous avons tous des enfants ; ç’aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous. Si nous pouvions te ramener ta fille, nous le ferions, sois-en sûr.

— Si tu pouvais me la ramener, dit Elemak, c’est avec plaisir que je me ferais pour toujours ton serviteur. » Et il partit à grands pas dans le col, vers le canyon.

Obring et Meb lui emboîtèrent le pas, en s’arrêtant toutefois un instant à la hauteur de Zdorab. « Il a du cran, quand même, ce petit pizdoune ! dit Obring avec un rire moqueur.

— Continue comme ça, renchérit Meb, et qui sait ? peut-être qu’un jour tu banderas pour de bon ! Là, tu seras au moins la moitié d’un homme ! » Il tapota la tête de Zdorab et rejoignit Obring.

Padarok s’approcha et étreignit Zdorab. « Merci, Père. J’ai bien cru qu’il allait me briser le cou.

— Nous avons tous vu ce qu’il comptait te faire, Rokya : il l’a fait à l’ange. »

À cet instant, près de l’arbre contre lequel Elemak avait projeté la pauvre créature, Yasai poussa un cri : « Il n’est pas mort !

— Dans ce cas, il faudrait peut-être abréger ses souffrances », suggéra Jatva, le fils aîné de Nafai. Tous se réunirent autour de l’ange.

« Ce n’est pas un chien, protesta Yasai. Oykib a dit qu’ils étaient intelligents ; c’est comme un homme, ce n’est pas une bête. Si on peut le sauver, Shedemei y arrivera. »

La créature clignait lentement d’un œil.

« Et si ce n’était qu’un simple réflexe ? » demanda Xodhya.

Yasai se dépouillait de sa chemise. « Aidez-moi à le placer là-dedans, sans lui casser le cou.

— Il est déjà cassé, remarqua Motiga avec pertinence.

— Oui, mais la moelle épinière est peut-être intacte. » Puis Yasai émit un sifflement de surprise. « Qu’il est léger.

— Ça lui fait mal, dit Vas. Il ferme les yeux de douleur.

— Mais on ne l’entend pas, répondit Zdorab. Il supporte ses souffrances sans se plaindre.

— Ouais, comme un homme », persifla Jatva. Mais il n’y avait qu’une trace d’ironie dans sa voix. On ne pouvait qu’admirer la créature.

« Et si Elemak nous voit le transporter ? demanda Motya.

— J’espère qu’il le verra, répondit Padarok. Cette créature ne le menaçait en aucune façon et vois ce qu’il en a fait. Et même si ç’avait été un chien…»

Il n’eut pas besoin de terminer sa phrase. Quatre d’entre eux prirent chacun la chemise par un coin. Les autres se chargèrent des lanternes et tous entamèrent la longue descente du canyon.

La clameur joyeuse des enfants apprit à Eiadh qu’Elemak et les hommes qui l’accompagnaient étaient enfin revenus de leur battue nocturne. Sûrement épuisé, Elya serait sans doute aussi exaspéré par ses recherches infructueuses. Mais tout cela s’effacerait quand il verrait Jivya.