La petite, exténuée peut-être par les émotions de la veille, dormait encore. Eiadh la prit doucement dans ses bras ; elle remua dans son sommeil mais ne se réveilla pas. Ce qui inquiétait Eiadh à présent, c’était qu’elle conserve un traumatisme de son expérience ; mais si elle savait déjà faire quelques pas, elle était néanmoins trop jeune pour que ses souvenirs persistent. Normalement, elle ne devrait pas rêver de fouisseurs menaçants penchés sur son berceau ni de longs tunnels obscurs. Non, il n’y avait pas à se tourmenter.
Jivya ouvrit un œil alors que sa mère arrivait à l’orée du village. Elemak était là, grand et fort, puissamment charpenté, bel homme finalement, malgré tous ses défauts. Eiadh se remémora encore une fois les raisons qui l’avaient amenée à tomber amoureuse de lui, quand elle n’était qu’une petite Basilicaine frivole. Certes, avec le temps, elle s’était aperçue qu’il lui manquait le sang-froid et l’altruisme qu’elle admirait chez certains et que son caractère imposait à la famille de se faire la plus petite possible. Mais c’était son époux et elle s’en réjouissait plutôt, surtout aujourd’hui que leur fille avait échappé aux griffes des monstres de sous la terre.
En se rapprochant, elle vit que Volemak racontait à Elemak ce qui s’était passé ; le vieillard leva un instant les yeux sur elle, imité par son fils qui remarqua le bébé dans ses bras. Il sourit à son épouse. Son sourire manquait d’enthousiasme, mais la fatigue y était sûrement pour quelque chose.
On s’agita brusquement derrière lui : Yasai, Rokya, Xodhya et Jyat arrivaient, transportant quelque chose dans une chemise – celle de Yasai, sûrement, puisqu’il était torse nu. Volemak les dirigea sur le vaisseau, où Shedemei étudiait les otages fouisseurs. Qu’y avait-il donc ? Ils n’avaient tout de même pas blessé un des anges !
À peine cette idée lui fut-elle venue qu’elle la sut conforme à la vérité. Volemak faisait visiblement des reproches à Elemak, et elle se trouvait maintenant assez près d’eux pour les entendre.
« Mais il n’était pas armé ? demandait Volemak. Il n’a fait aucun geste menaçant ?
— Je vous l’ai dit, je croyais qu’il savait où était ma fille !
— Et c’est pour ça que tu l’as estropié ? Même si tu n’attachais aucune importance au fait que nous vivons ici et que, sans nécessité aucune, tu allais nous mettre à dos une tribu d’êtres intelligents, tu aurais tout de même pu songer que brutaliser la seule personne peut-être capable de t’aider était d’une stupidité sans borne ! »
Volemak se laissait emporter par la colère. Elemak supportait mal les critiques, surtout en public, Eiadh le savait. Il était jusque-là resté fidèle à son serment d’obéissance, mais mieux valait ne pas le pousser à bout.
Naturellement, Volemak avait vu dans quel état se trouvait l’ange et pas elle. Mais qu’avait donc fait Elemak ?
« C’est ça, j’ai fait l’idiot ! répondait Elemak. Mais pendant ce temps-là, votre héros modèle, avec son manteau magique, il était en train de jouer les dieux avec une bande de rats !
— Il a récupéré ta fille, avec Oykib, Protchnu et moi ! répliqua Volemak. Et nous étions entourés de centaines de fouisseurs armés, tout ça parce que tu as exigé d’emmener tous les hommes en âge de combattre en ne nous en laissant qu’une poignée ! »
Elemak voulut se défendre : « Si vous m’aviez donné l’ordre d’en laisser davantage…» Mais Volemak le coupa.
« Oh, tu aurais obéi, bien sûr – en m’accusant de vouloir la mort de ta fille ! Eh bien, elle est vivante, Elya, et pas grâce à toi ! Nous allons voir à présent si cet ange inoffensif aura autant de chance qu’elle.
— Et qu’attendez-vous de moi ? Que je me mette à genoux devant Nafai pour l’adorer ? Faut-il qu’il soit mon dieu, à moi aussi ? »
Eiadh n’y tint plus. « Tu pourrais le remercier, en tout cas, dit-elle calmement. Il nous a rendu Jivya.
— C’est faux ! rétorqua Elemak. C’est le manteau du pilote qui a tout fait ! Si c’était moi qui l’avais porté, j’aurais fait au moins aussi bien que lui !
— Oh que non, répliqua Eiadh : tu serais parti dans le canyon en te servant probablement du manteau pour abattre les anges en plein vol, tandis qu’ici, sans lui, nous aurions été débordés et massacrés par les fouisseurs, tous autant que nous sommes !
— Et comment pouvais-je me douter que c’étaient des créatures que nous n’avions jamais vues qui avaient enlevé ma fille ?
— Oykib a essayé de te le dire, mais tu ne l’as pas écouté. C’est d’ailleurs une des raisons qui te rendent inapte à nous commander : tu n’écoutes personne, tu ne prends tes décisions qu’en fonction de ce que tu sais déjà. Eh bien, apprends-le, Elemak, tu ne sais pas tout ! » Eiadh s’entendait parler tout en sachant qu’elle allait trop loin. La fureur qu’elle lisait sur le visage de son époux était effrayante. Il ne l’avait pas regardée ainsi depuis… depuis qu’elle avait prêté serment à Volemak pendant le voyage.
« C’est donc comme ça que ma femme m’accueille ! dit-il.
— Je voulais t’accueillir avec des paroles de bonheur, répondit-elle en courbant la tête. Je m’excuse. »
Elle s’était soumise ; Elemak pouvait à présent retourner sa colère contre d’autres. « Je m’étais trompé, c’est vrai ! lança-t-il. Mais je n’ai entendu personne me contredire ! »
Seul le silence lui répondit.
« Alors, ne venez pas me critiquer si vous n’avez pas été fichus de trouver une meilleure idée !
— Nous avions une meilleure idée, dit Padarok d’un ton uni. Nous savions tous que tu te trompais. Nous le savions depuis le début. »
Ces mots étaient comme des gifles en plein visage. « Alors, pourquoi m’avoir suivi ?
— C’est ta fille qui avait disparu.
— Ce n’est pas pour ça que j’avais forcément raison ! Mes facultés de jugement étaient même probablement obscurcies !
— Oui, c’est bien ce que je dis, fit Padarok.
— Vous m’avez suivi parce que je ne raisonnais plus sainement ? Vous saviez tous que je me trompais, et vous m’avez suivi parce que je me trompais ? » Le mépris qu’il mettait dans sa voix déguisait mal son évidente perplexité.
« Elemak, viens, rentrons à la maison, intervint Eiadh.
— Non, je veux comprendre ! Je veux comprendre comment ces prétendus hommes peuvent se montrer stupides au point d’obéir en toute conscience à quelqu’un dont ils pensent qu’il fait fausse route !
— Je t’en prie, Elemak…»
Yasai se décida enfin à parler : « Nous ne t’avons pas obéi parce que tu te trompais, mais parce que tu ne réfléchissais plus de façon rationnelle. Nous ignorions quelle serait ta réaction si nous refusions d’obéir.
— Comment ça ? Ce qui comptait, c’était de retrouver ma fille, rien d’autre !
— Ah oui ? fit Eiadh. Mais si c’était vrai, tu aurais pris le temps d’écouter Oykib quand il a essayé de te dire que ce n’étaient pas les anges les ravisseurs. Et maintenant, s’il te plaît, cessons de discuter. Tout le monde est rentré et personne n’a de mal. »
D’un mouvement d’épaule, Elemak se dégagea de la main qu’elle avait posé sur son bras. « Ne prends pas ce ton protecteur avec moi, Eiadh !
— Calme-toi, Elemak, dit-elle. Jivya était perdue et elle nous a été rendue. Il faut se réjouir et non se mettre en colère. Tu pourrais même remercier ceux qui ont sauvé notre fille.
— Les remercier ? De ce que Surâme nous a fourni une seule arme efficace et c’est Nafai qui la possède ? De ce qu’ils m’ont suivi dans une battue inutile dans le canyon, justement parce que c’était inutile ? »