Выбрать главу

Padarok s’approcha de lui. « Non, Elemak. Nous t’avons suivi parce que nous avions peur que tu fasses à l’un de nous ce que tu as finalement fait à l’ange. Et nos craintes n’étaient pas sans fondement : tu te rappelles peut-être que tu m’aurais volontiers infligé le même sort…»

Alors seulement, Eiadh remarqua les ecchymoses qui bleuissaient le cou et la mâchoire de Padarok.

«… si Père ne s’était pas dressé contre toi », conclut Padarok.

Rouge de colère – ou de honte ? –, Elemak répondit avec mépris : « Crois-tu que ce sont ses menaces pitoyables qui m’ont arrêté ?

— J’ignore ce qui t’a arrêté, dit Padarok. Mais nous ne savons jamais si tu t’arrêteras ou non. C’est pour ça que nous t’obéissons quand tu as perdu tout sang-froid et tout bon sens : parce que nous avons peur de toi. Et si tu y réfléchis sans laisser la fureur obscurcir ton jugement, tu reconnaîtras que nous avons de bonnes raisons d’avoir peur.

— Rentrons à la maison, Elya », répéta Eiadh.

Mais Elemak était résolu à éclaircir la question. « Vous auriez laissé Jivya mourir parce que vous aviez trop peur de moi pour me tenir tête ? »

Padarok secoua la tête. « Nous savions que si l’on pouvait la sauver, Nafai y arriverait.

— Nafai ? » dit Elemak. Puis, dans un rugissement : « Nafai ! Nafai ! Nafai ! C’est sur lui que vous comptiez ? Vous lui avez confié la vie de ma fille ? Mais que sait-il donc, ce petit crétin prétentieux, ce morveux de faux jeton, ce…

— Il a réussi ! cria soudain Eiadh. Il l’a sauvée, espèce d’imbécile ! Ils ont eu raison de lui faire confiance ! » Effrayé par le ton de sa mère, le bébé se mit à pleurer. Mais Eiadh ne pouvait plus se contenir. « Et ils savaient que si tu restais ici, tu ferais encore une gaffe qui entraînerait une catastrophe, donc qu’il valait mieux t’envoyer à l’autre bout du canyon, là où tu ne risquais pas de déclencher une guerre avec les fouisseurs ! Tu as compris, maintenant, Elemak ? À présent que tu nous as obligés à en dire bien plus long que nous ne le voulions, vas-tu enfin comprendre comment nous te voyons tous ? Nous savons que s’il se présente une mission délicate, il vaut mieux que tu ne sois pas là, parce qu’à coup sûr, inéluctablement, tu vas faire quelque chose du genre de ce que tu as fait à ce pauvre ange ! »

L’espace d’un instant, Eiadh ressentit un plaisir intense à enfin avoir dit la vérité et abattu cet homme plein d’orgueil qui lui compliquait tant l’existence depuis des années.

Puis elle fut témoin d’un phénomène auquel elle n’avait jamais assisté : Elemak ne se mit pas en fureur. Au contraire, ses épaules s’affaissèrent ; il perdit toute contenance. Sans regarder personne, il se retourna et s’en alla dans la forêt.

« Excuse-moi, Elya ! lui cria Eiadh. J’étais en colère, je ne pensais pas ce que je disais ! »

Mais c’était faux, il le savait. Tout le monde le savait, et aussi qu’elle n’avait dit que la vérité. Plus personne ne l’ignorait depuis des années. Aujourd’hui, Elemak le savait aussi.

Il revint le lendemain, muet, humble. Différent. Brisé. Eiadh voulut lui présenter des excuses quand ils furent seuls chez eux, mais il sortit sans l’écouter. Ils partageaient le même lit, mais il ne s’approchait plus d’elle. Il répondait aux questions des enfants, parfois il jouait avec eux, riait et souriait comme autrefois. Mais il ne se rendait à aucune réunion des adultes et, quand Eiadh essayait de le faire participer aux décisions concernant leur famille, il faisait toujours la même réponse : « Comme tu voudras. Ça m’est égal. »

Et cela lui était égal, en effet, du moins en apparence. Il accomplissait sa part de travail aux champs, mais il ne venait plus dire aux autres ce qu’ils devaient faire. Il se contentait d’exécuter les tâches qu’on lui confiait. Il travaillait dur. En réalité, il s’épuisait. Mais il semblait toujours invisible.

Je l’ai tué, se disait Eiadh.

À moins que, peut-être, peut-être, ce n’ait été un premier pas vers sa guérison.

Elle résolut de s’accrocher à cet espoir. Cette étrange personnalité taciturne et réservée n’était qu’une étape de son évolution vers un état de maturité, celui d’un homme qui sait se dominer, un homme sage et bon.

Un homme comme Nafai.

12

Amitiés

Shedemei avait demandé à Volemak de réunir tous les participants aux relations avec les deux espèces intelligentes. « Il va falloir prendre des décisions », avait-elle dit ; c’est pourquoi, après le repas du soir, tous se retrouvèrent dans la bibliothèque du vaisseau : Volemak et Shedemei, bien sûr, mais aussi Nafai, Luet, Issib, Hushidh, Oykib et Chveya. « J’avais invité Elemak, expliqua Volemak, étant donné sa grande expérience, acquise sur Harmonie, des rapports avec les cultures étrangères et leurs représentants. Il a refusé de venir, mais je vais quand même lui demander de travailler au moins avec les fouisseurs. Après tout, ce sont pratiquement nos voisins de palier…

— En fait, ce seraient plutôt nos voisins d’en dessous », fit Nafai.

Volemak se tut un instant comme pour dire : « Quand ce gamin sera-t-il assez mûr pour se retenir de plaisanter pendant une discussion sérieuse ? » Luet se pencha sur Nafai et lui piqua la cuisse du doigt ; il lui adressa un sourire niais.

Volemak reprit : « Il faut impérativement parvenir à un modus vivendi. J’ignore ce que vous en pensez, mais ce que j’ai vu, moi, chez les fouisseurs la nuit de l’enlèvement, c’était une société en proie à un grave conflit interne : d’un côté, un kidnapping fomenté par le fils du roi du sang, et de l’autre, en opposition, la vénération de l’épouse du roi guerrier envers Nafai. Et le fait même que cette épouse… comment s’appelle-t-elle, déjà ?

— Emiizem, souffla Oykib.

— Le fait qu’Emiizem ait réussi là où, euh…

— Mufrujuuj.

— … où Muf-chose a échoué risque d’avoir affaibli la position de ce dernier. Par conséquent, on peut s’attendre à l’émergence d’un groupe qui souhaite débarrasser la Terre des humains, voire de deux factions : Mufya d’un côté et les responsables de l’enlèvement de l’autre. Je pense qu’Elemak pourrait nous être précieux pour parvenir à une entente avec ces partis hostiles.

— S’il veut bien s’y prêter, dit Hushidh. Pour l’instant, il n’a de lien étroit avec personne, pas même avec Protchnu, depuis que le petit s’est vanté devant lui d’avoir découvert l’entrée de la cité des fouisseurs dans un arbre. C’est un sujet assez malvenu chez Elemak.

— Tu as assisté à la scène ? demanda Volemak.

— Un témoin m’en a parlé.

— C’est donc un on-dit, fit Volemak.

— Oui, mais de première génération ; très précis ; de qualité supérieure. »

Volemak sourit, puis répéta fermement : « Un on-dit. »

Nafai intervint : « À mon avis, Elemak est le candidat parfait pour travailler avec les fouisseurs.

— Il ne sera pas le seul, répondit Volemak. Et rends-nous service à tous, Nafai : ne crie pas sur tous les toits que tu approuves la désignation d’Elemak pour cette tâche. » Nafai hocha la tête, redevenu soudain sérieux. Mais Luet ne s’y trompa pas : certes, intellectuellement, il comprenait qu’il aurait tort de persister à faire des grâces à Elemak, mais la veille encore, alors qu’elle venait de le lui expliquer pour la énième fois, il l’avait interrompue : « Pour Elemak, quand je veux lui donner l’autorité, ce n’est pas de la confiance ni de la bonté de ma part, c’est de la condescendance et de la moquerie, je le sais bien. Mais je ne me moque pas de lui, je ne le traite pas de haut, Luet : j’admire vraiment ses talents et je lui fais confiance pour réussir ce qu’il entreprend. Je voudrais me rapprocher de lui, je n’y peux rien.