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— De ton point de vue, tu cherches à te rapprocher de lui, avait patiemment expliqué Luet – pour la cinquantième fois au moins. Mais du sien, tu ne fais que retourner le couteau dans la plaie. »

Quand on abordait le sujet de son frère aîné, il valait mieux qu’il se taise et il le savait bien, mais il n’y résistait pas. « Tout le monde risque de s’imaginer que je lui fais la tête ou que je veux l’empêcher de faire quoi que ce soit, alors que c’est tout le contraire ! Il faut bien que je le dise, pour qu’on sache que je ne lui en veux pas, non ?

— Tu ne peux pas me faire confiance, simplement ? avait répondu Luet. Tu ne peux pas me faire confiance et te taire, par pitié ? »

Il lui avait fait la promesse solennelle – une fois de plus – de ne rien dire à Elemak et de ne pas parler de son rôle dans la communauté. Et aujourd’hui, à la réunion, à peine un jour après avoir donné sa parole, voilà qu’il recommençait ce dont il avait justement promis de s’abstenir.

Volemak ramenait la discussion à l’ordre du jour. « De toute façon, nous n’aurons pas qu’une seule personne pour s’occuper des fouisseurs. Il nous faut autant de points de vue différents que possible – tout en continuant à préparer les moissons, à engranger des vivres et des semences pour la saison sèche. Mais tout ceci n’est qu’un préambule ; cette réunion a été demandée par Shedemei. Cela signifie, je présume, qu’elle a des conclusions à nous présenter sur la biologie des fouisseurs et des anges ; autant commencer par là, donc.

— Ce ne sont pas vraiment des conclusions, dit Shedemei ; il s’agit plutôt d’une liste de questions. Un examen préliminaire montre qu’à l’instar de tous les autres animaux et des plantes que nous avons étudiés depuis notre arrivée, les fouisseurs et les anges ne présentent que des changements évolutifs normaux par rapport à leurs ancêtres d’il y a quarante millions d’années. À l’origine, les fouisseurs descendent d’une espèce de rats des champs commune dans le sud du Mexique et les anges d’une espèce courante de chauves-souris. Dans les deux cas, les variations génétiques sont de l’ordre de cinq pour cent par rapport aux modèles originaux. Il se passera très longtemps avant que nous puissions étudier les fossiles intermédiaires, mais on peut déjà voir, ici même, comment la morphologie des fouisseurs s’est transformée pour supporter un crâne plus lourd, comment les mains ont évolué de façon à pouvoir saisir de gros instruments – sans pour autant perdre la puissance brute nécessaire à creuser, à grimper et, il faut bien le mentionner, à tuer. »

À l’écran de l’ordinateur, elle passa de l’image comparative des squelettes d’un rat et d’un fouisseur à celle de leur structure osseuse. « La tâche des anges était plus complexe : ils devaient conserver la capacité de voler tout en se dotant d’un cerveau plus lourd et en acquérant la force de manier des outils. Ils ont trouvé un compromis en se servant de leurs pieds comme de mains, et de mains puissantes. Debout sur un pied, ils disposent à la hanche d’une articulation dont la rotation leur permet d’utiliser une hachette. Mais leurs bras, qui chez les chauves-souris ne possèdent que des mains vestigielles, sont devenus des instruments de précision : ils sont incapables de supporter de lourdes charges et, comme un malheureux incident nous l’a appris, ils se brisent avec une relative facilité sous une forte poigne ; les mains ne servent donc pas à des activités physiques trop pénibles, mais plutôt à des tâches très délicates, très fines. »

Elle s’assit et regarda posément son auditoire.

Luet finit par comprendre ce qu’elle voulait dire. « Ce seraient les anges les auteurs des statues qui se trouvent dans la cité des fouisseurs, c’est ça ?

— La main des fouisseurs est absolument incapable du travail minutieux que vous m’avez décrit, répondit Shedemei. Je les ai testés lorsqu’ils étaient dans un état semi-conscient : ils ne peuvent pas accomplir de tâche qui n’exige pas de la force. Or, quand on sculpte l’argile, il faut se brider énormément, ne pas appuyer plus qu’il ne faut. Les fouisseurs ne le peuvent pas ; ils réduiraient la sculpture en purée informe. »

Issib souleva une objection :

« Tu n’as peut-être examiné que des soldats et des travailleurs manuels.

— Avez-vous remarqué un dimorphisme quelconque, dans les tunnels ? demanda Shedemei à Nafai et Oykib.

— Non, aucun, répondit Nafai.

— Et ils ont reconnu que ce n’était pas eux qui faisaient les sculptures, ajouta Oykib.

— Pourtant, ce sont leurs dieux, dit Chveya ; des dieux qu’ils vénèrent en leur offrant des ossements de bébés anges. Ça ne tient pas très bien debout.

— Oh si ! répliqua Shedemei. Mais ça nous amène tout droit aux questions les plus importantes. D’abord, pourquoi deux espèces intelligentes se sont-elles développées ainsi, pratiquement l’une dans l’autre, sans que l’une anéantisse l’autre ? D’après les documents de la bibliothèque, plusieurs espèces intelligentes ont évolué parallèlement à l’homme à partir de la même souche : l’homo robustus et l’homme de Heidelberg ; mais l’homo erectus a pour ainsi dire oblitéré le robustus, et l’homme moderne a balayé celui de Heidelberg.

— Enfin, il l’a peut-être absorbé, corrigea Issib.

— Peu importe comment ça s’est passé, reprit Shedemei, ce qui compte, c’est que là où passait l’homme moderne, les autres disparaissaient. Alors pourquoi les anges et les fouisseurs ont-ils survécu les uns et les autres ?

— Parce qu’ils ne sont pas en concurrence pour les ressources de base ? suggéra Chveya.

— Je reconnais bien là mon élève, dit Shedemei en souriant. Mais n’oublie pas que les fouisseurs mangent les petits des anges et qu’ils adorent les statues qu’ils sculptent. Rien de comparable donc à la situation entre les pieuvres, disons, et les aigles, qui ne sont en compétition dans aucun domaine. Les anges sont les proies des fouisseurs ; et malgré tout, ils survivent.

— Des esthètes », dit Nafai.

A priori, cela ressemblait à une plaisanterie de sa part, une de plus, et Luet s’apprêtait à lui flanquer son coude dans les côtes quand Shedemei répondit comme s’il s’agissait d’une suggestion sérieuse.

« Tu as raison, je crois, Nafai. À mon avis, il s’agit d’un phénomène biologique dont les sculptures font partie intégrante. Oykib, ne nous as-tu pas appris que les statues étaient toujours associées avec l’accouplement et la procréation, dans le culte des fouisseurs ? »

Oykib rougit et jeta un coup d’œil furtif à son épouse, puis à Nafai.

« Ne sois pas gêné, Oykib, intervint Volemak. Nafai a jugé sage de nous mettre au courant de ton talent. Rassure-toi, il ne l’a pas révélé à tout le monde, seulement aux personnes ici présentes. Il ne nous a pas semblé utile de déclencher une paranoïa générale à propos des prières des fouisseurs. »

Un sourire malicieux se dessina sur le visage d’Issib. « Nous, bien sûr, nous sommes si parfaits que d’être espionnés nous laisse indifférents.

— Issya veut dire par là, reprit Volemak, que nous acceptons que certains d’entre nous aient le talent d’apprendre des secrets que d’autres préféreraient garder pour eux. Mais tu as fait preuve d’une telle discrétion depuis ton enfance et jusqu’à aujourd’hui que nous ne redoutons rien de ta part.