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— Moi si, rétorqua Chveya. C’est même uniquement pour ça que je t’ai laissé m’enceintrer !

— Veya ! » gronda Luet. Que cette enfant était donc grossière !

« Bref, c’est exact, Oykib ? demanda Shedemei.

— Oui. Certaines de leurs… prières sont… carrément pornographiques ; je parle de leur façon de considérer les statues. La plupart, nous l’avons vu, sont usées au point de n’être plus que des blocs sans traits distincts ; eh bien, ils les adorent en se les frottant sur tout le corps.

— Voilà qui est très intéressant, dit Shedemei. Je n’ai jamais observé ce comportement chez les rats ni chez aucun rongeur. En avez-vous entendu parler durant vos études ?

— C’est toi, la biologiste, Shedya, répondit Hushidh. Si tu ne connais pas ce phénomène, tu penses bien que nous non plus !

— Tant qu’on en est à se demander qui sait quoi, glissa Luet, moi j’aimerais savoir ce que je fais ici. Après tout, l’époux de Shedya n’est pas présent, ni tante Rasa, ce n’est donc pas une réunion de couples. On a besoin de Shuya et de Veya pour comprendre les fouisseurs et les anges parce qu’elles voient des choses qui ne passent pas par le langage ; la méthode d’Oykib est différente, mais le résultat est le même ; Nafai, lui, possède le manteau et c’est son visage qu’on retrouve sur une sculpture de la cité des fouisseurs ; quant à Issib, il ne peut pas travailler aux champs, il est doué pour les langues et il manie l’Index mieux que personne : son rôle est donc vital pour la recherche et la traduction. Mais moi, qu’est-ce que je fais ici ?

— On manque un peu d’assurance, mon amour ? demanda Nafai avec une feinte sollicitude.

— Tu es ici, répondit Volemak, parce que tu es toi. Tout le monde n’est pas obligé d’avoir une spécialisation particulière pour ce que j’ai en tête. Et tu communiques mieux que personne avec Surâme.

— Sauf quand vous vous servez de l’Index. Non, je n’ai rien à faire ici.

— Ferme-la, Lutya, lui ordonna Hushidh avec bonne humeur. Tu nous fais perdre notre temps avec tes doutes existentiels.

— Prends patience, renchérit Volemak : je vais en venir au fait et alors tu comprendras. » Il effaça les illustrations précédentes de l’écran et les remplaça par une carte des environs du village. « Nous sommes ici, et les fouisseurs sont là. Les anges tout là-haut. Je vous laisse deviner laquelle des deux cultures nous comprendrons le plus vite et le mieux.

— Surtout s’il reprend des envies de kidnapping à ses membres, fit Issib.

— Cette situation risque de mener à une issue malvenue, poursuivit Volemak. D’abord, nous aurons sans doute tendance à nous lier à l’espèce que nous connaissons le mieux, ce qui pourrait bien être une grave erreur. Après quoi, peut-être plus important encore, les anges partiront du principe que nous sommes plus proches des fouisseurs, ce qui générera de la suspicion, voire de l’hostilité envers nous. Vous saisissez le problème ? »

Issib hocha la tête. « Vous voulez que certains d’entre eux (il montra ses voisins) s’en aillent chez les anges.

— Présenté comme ça, ça fait vraiment définitif ! » lança Nafai. Cette fois, Luet lui enfonça son coude dans les côtes.

« Non, pas certains d’entre eux, Issya, corrigea Volemak : certains d’entre vous. »

Issib se rembrunit. « Pas moi. Pas le fauteuil. »

Luet comprit le message : il avait détesté ces années de désert, sur Harmonie, où il ne pouvait rien sans son fauteuil volant. Être obligé de s’en remettre entièrement à Hushidh pour le soulever, le transporter, l’assister pour tous ses besoins corporels, c’était déjà pénible quand ses enfants étaient petits, mais ce serait maintenant une humiliation insupportable. Au voisinage du vaisseau, ses flotteurs fonctionnaient comme jadis à Basilica, ce qui lui permettait une liberté de mouvement optimale, et cela, il n’était pas près d’y renoncer.

« Écoute-moi sans m’interrompre, reprit Volemak. J’y ai longuement réfléchi et si tu me prêtes une oreille raisonnable, tu seras d’accord avec mes conclusions. D’abord, il ne faut pas, je crois, envoyer une délégation trop importante chez les anges, parce que nous avons besoin du maximum de bras ici pour travailler aux champs et installer la colonie. C’est pourquoi je compte n’expédier que deux couples avec leurs enfants. J’avais pensé à Shedemei, mais elle doit pouvoir utiliser les instruments du bord. Et comme j’ai besoin de quelqu’un d’aussi méthodique et pour qui la bibliothèque n’ait pas de secrets, tu me sembles tout indiqué, Issib.

— Ça pourrait aussi bien désigner toutes les personnes présentes et la moitié des absents ! rétorqua l’infirme.

— Chveya et Hushidh possèdent grosso modo le même talent, objecta Volemak, un talent indispensable. L’une des deux restera donc parmi nous.

— Et Oykib ? C’est le plus doué pour les langues. Envoyez-le, lui !

— J’ai besoin de lui ici. Je veux qu’il apprenne le langage des fouisseurs en même temps qu’Elemak. »

Luet comprit le sous-entendu, comme les autres, sûrement : il serait malsain d’avoir Elemak pour seul interprète. On ne pouvait pas lui faire totalement confiance, même si Volemak ne le disait pas franchement. Et, de toute façon, à en juger par son comportement depuis la nuit de l’enlèvement, il n’était pas impossible qu’il refuse de travailler avec les rats géants.

« De plus, poursuivit Volemak, les fouisseurs connaissent Oykib.

— Nafai aussi, ils le connaissent, objecta Issib.

— Cesse de discutailler, s’il te plaît, Issya. Nafai, ils le considèrent comme un dieu ; par conséquent, il est primordial qu’ils ne le voient pas trop souvent. Qu’ils vénèrent le visage d’argile et que l’homme reste entouré de mystère.

— Si je comprends bien, fit Nafai, quand on me connaît, on ne peut plus m’adorer ?

— C’est à peu près ça, répondit Volemak.

— Moi, je t’adore », glissa Luet d’une voix mielleuse.

Nafai lui adressa un sourire d’une égale suavité.

« Pour t’éviter l’usage de ce fauteuil que tu abomines, reprit Volemak, Nafai pense comme moi qu’il est possible d’installer un relais sur ce pic, là-bas. Il domine la vallée des anges ainsi que son accès par le canyon. Ainsi, tu devrais pouvoir te servir de tes magnétiques.

— Sauf si je passe derrière un arbre.

— Le relais est constitué de quatre dispositifs qui compensent les effets de parallaxe, dit Nafai. Il faudrait vraiment un très gros arbre.

— Alors, si les magnétiques marchent, j’irai.

— Tu iras de toute manière, trancha Volemak. Avec le fauteuil, tu seras simplement un peu plus grognon. Mais si ça peut te consoler, tu emporteras l’Index.

— C’est donc décidé, fit Nafai : nous serons tous les quatre, les deux frères qui ont épousé les deux sœurs.

— N’empêche que je ne servirai à rien, affirma de nouveau Luet, s’efforçant en vain de prendre un ton détaché.

— Pas plus que Nafai, répondit Volemak, et pas moins. La lumière qu’il irradie n’impressionnera pas autant les anges que les fouisseurs. Même avec les conseils de Hushidh et d’Issib, vous allez devoir manœuvrer délicatement rien que pour vous faire accepter : n’oublions pas que leur premier contact avec nous s’est soldé par un acte de violence gratuite. D’après Yasai et Padarok, notre ange n’a jamais fait le moindre geste de menace, mais ce n’est pas pour ça que les autres sont obligatoirement pacifiques. Il s’agit d’êtres intelligents, après tout ; et si les hommes et les fouisseurs en sont des exemples valables, on peut s’attendre que les anges connaissent les mêmes tendances meurtrières que nous.