Chveya leva les sourcils, puis hocha la tête d’un air songeur ; enfin, elle s’accrocha aux montants de l’échelle et se laissa glisser jusqu’en bas comme un gosse. « Fais attention ! s’écria Luet. Tu es enceinte, n’oublie pas !
— Oh, Mère ! » lui lança Chveya d’une voix qui résonna dans tous les étages du vaisseau.
Et elle reproche à son père de se conduire comme un gamin ? Luet hocha la tête, puis elle agrippa l’échelle et descendit un barreau après l’autre.
Poto était accroché à la branche, la tête en bas, les ailes serrées autour de lui comme les vêtements que portaient les Anciens. Il écouta patiemment la harangue de Boboï, puis les discours de ceux qui la soutenaient. Qu’ils étaient nombreux ! Et personne n’était venu parler pour lui. La femme de pTo, Iguo, l’aurait fait volontiers, mais c’était interdit en ces circonstances : tout le monde savait déjà ce qu’une épouse dirait. Suspendue à la même branche que Poto, elle se taisait.
Si personne ne le défendait, deux points jouaient néanmoins en sa faveur : d’abord, chacun savait l’importance d’un autresoi. Boboï pouvait bien aligner tous ses arguments – pTo est sûrement mort ; les Anciens sont déjà en colère, n’allons pas les provoquer davantage ; ils n’ont emporté la dépouille de pTo que pour la donner à manger aux diables –, cela ne changerait rien aux sentiments profonds et complexes que chaque membre de l’assemblée éprouvait pour son autresoi. Poto lui-même avait du mal à débrouiller les siens ; pTo était parti contre son avis et c’est encore contre son avis qu’il était allé seul affronter les Anciens, leur proposer de rendre le grain volé. Mais pTo était toujours son autresoi et, en voyant le géant barbu, dans sa colère, le briser comme du petit bois, c’est tout juste si Poto avait pu se retenir de se jeter sur l’Ancien en hurlant, même s’il volait à la mort assurée, tout en enfreignant une règle stricte : quand on ne peut pas arracher un prisonnier à l’ennemi, inutile de lui en fournir un second. Poto s’efforçait de suivre à la lettre les lois et la sagesse de son peuple et, par la suite, on le loua de sa retenue pendant la réunion. Piètre consolation ! pTo, tu n’es qu’un pauvre imbécile ! criait-il au fond de lui-même. Puis : Ô pTo, mon autresoi, que n’ai-je pu périr à ta place !
Car Poto n’était-il pas celui des deux que le destin avait désigné pour mourir ? Lorsqu’ils avaient deux ans – aucun de leurs parents ne pouvait déjà plus porter tout seul ni l’un ni l’autre – les diables avaient lancé leur expédition annuelle et découvert la cachette de la famille. Aussitôt, les parents, saisissant pTo par les pieds, l’avaient emporté vers le haut refuge. C’était un long trajet ; Poto s’était retrouvé seul pendu à la branche tandis qu’un fouisseur grimpait rapidement dans sa direction. Ayant vu ses parents choisir pTo de préférence à lui, il avait failli rester sans réagir : pourquoi ferait-il cas de sa vie, si eux-mêmes ne lui accordaient aucune valeur ? Mais l’envie de vivre était trop forte ; et puis il y avait eu ce cri de pTo enlevé dans les airs : « Vis, petite âme ! » Il avait alors pris une résolution : puisqu’il n’était rien pour ses parents, ce n’est pas pour eux qu’il vivrait, mais pour pTo.
Il avait entrepris de se déplacer vers l’extrémité de la branche. Le diable avait ricané et s’était approché, lentement, prudemment. Le bois ployait de plus en plus sous son poids. Poto avait aperçu un autre diable posté sous la branche, prêt à l’attraper dès qu’il serait assez près.
Le fouisseur en dessous de lui avait bondi et ses mains cruelles lui avaient frôlé la tête. Dans ce genre d’occasion, les enfants, terrorisés, essayaient souvent de s’envoler, mais leurs petites ailes encore faibles ne leur permettaient que de voleter au ras du sol pour le plus grand plaisir des diables. Ceux qui tentaient l’aventure finissaient toujours capturés, emportés dans les souterrains des diables et dévorés lors d’horribles fêtes barbares.
Poto n’avait pas cherché à s’enfuir ; au contraire, rassemblant tout son courage, il s’était rapproché du diable accroché à sa branche, ce qui l’avait mis hors de portée de celui d’en bas, mais l’exposait aux coups du premier. Par deux fois, la main du diable lui avait touché le pied. Cependant, la seconde fois, l’agresseur avait dû s’étirer tant que son équilibre était devenu fort précaire ; à cet instant, Poto avait soudain sauté en l’air. Le diable avait poussé un glapissement et il était tombé de la branche. Et avant qu’il eût le temps de remonter, les parents de Poto étaient revenus pour emporter leur enfant à l’abri, où pTo l’avait étreint entre ses ailes avant d’écouter le récit de sa terrible aventure. De ce jour, Poto avait compris que sa vie avait été épargnée pour qu’il veille sur le soi élu ; tout le monde en avait éprouvé du respect, sachant que si le destin de Poto n’avait pas été de protéger pTo, les diables l’auraient capturé ce jour-là.
Un autre argument, et de poids, jouait en faveur de Poto : quelle que soit la décision de l’assemblée, nul ne l’ignorait, il se mettrait à la recherche de pTo et ferait tout pour le sauver ; il irait jusqu’à proposer de prendre sa place, s’il n’était pas déjà mort. Par conséquent, l’assemblée n’avait pas tant à décider si Poto partirait que si les risques encourus imposaient qu’on lui déchire une aile pour l’empêcher d’agir. Terrible punition, car l’interdiction de voler était l’humiliation suprême, celle qu’on réservait à l’homme qui avait contraint une femme et l’issue en était toujours la même : une mort ignoble et cruelle aux mains des diables lors de l’attaque suivante. Poto, n’étant pas un nourrisson, ne finirait pas dans leurs cavernes : les pillards le dévoreraient sur-le-champ sans se donner la peine de le tuer au préalable. La diversion créée par un lacéré permettait parfois de sauver quelques enfants – seul service que pouvait encore rendre un tel criminel.
Dans le cas de Poto, cette sanction serait cruelle, son seul crime étant de vouloir sauver son autresoi quelle que soit la décision de l’assemblée. D’un autre côté, nier ce dessein ne ferait que le desservir et l’humilier en donnant à croire qu’il avait moins d’attachement pour son autresoi que pour la loi. De même qu’on attendait d’une épouse qu’elle implore le salut de son mari et qu’elle se voyait donc imposer le silence, eût-elle ou non l’intention de plaider pour lui, un homme devait faire fi de ses craintes, des lois, des dangers et de la raison pour voler au secours de son autresoi. Ainsi, même s’il se pliait à la loi, il devait être puni comme s’il l’avait enfreinte. L’absence de sanction sous-entendrait qu’on le considérait comme la plus méprisable des créatures : un homme qui refuse de tout risquer pour son autresoi. Mieux valait encore la lacération.
L’assemblée devait donc décider s’il fallait déchirer l’aile de Poto ou bien le laisser affronter les Anciens et mettre en danger la sécurité du peuple.
Enfin Boboï se tut, le dernier de ses partisans ayant fini de témoigner. Combien de personnes cela faisait-il ? Moins de la moitié de l’assemblée, mais pas de beaucoup. Il suffisait de quelques votes de plus parmi ceux qui s’étaient tus pour que Poto se fasse lacérer l’aile et que pTo reste seul au milieu des Anciens.
La parole était à Poto. Il fallait être bref : l’assistance commençait à se lasser. « Je ne crois pas que les Anciens soient nos ennemis. Certes, ils étaient très en colère contre pTo, sinon ils n’auraient pas remonté tout le canyon pour le retrouver, et, c’est vrai, ils ont refusé son offrande. Mais celui qui l’a frappé agissait de son propre chef ; j’ai vu ses compagnons se détourner et d’autres se préparer à intervenir…