— Et comment peux-tu savoir ce que pensent les Anciens ? » le coupa Boboï.
L’assemblée couina sa réprobation devant cette interruption indigne. Au moins, Poto, lui, s’était conduit avec une parfaite courtoisie. Décontenancée par la clameur aiguë, Boboï évita les regards de l’assistance.
Poto reprit : « Je n’ai pas observé seul cette scène. Si un témoin veut nier que les autres Anciens semblaient vouloir empêcher le géant de mettre pTo en pièces, qu’il parle, il a mon consentement. »
Certains n’étaient peut-être pas de son avis, mais aucun n’avait de certitude suffisante pour oser le contredire alors qu’il défendait son autresoi.
« pTo n’était pas mort : il a courageusement ouvert les yeux pour nous indiquer qu’il vivait encore. Les Anciens, en voyant cela, ont décidé de ne pas le dévorer, et pourtant ce n’est pas un enfant. Ils l’ont traité avec douceur et l’ont installé dans leur propre cuir pour l’emporter par le canyon. J’ignore quelles étaient leurs intentions ; mais les Anciens ne sont pas des diables dans leur corps, même s’ils n’ont presque pas de fourrure sous leur cuir ; alors, peut-être ne le sont-ils pas non plus dans leur cœur ? Ils sont bien venus du ciel, non ? Il est donc possible qu’ils ne gardent pas rancune à pTo, et que, si je vais plaider sa cause, ils me permettent de le ramener ou au moins de m’occuper de lui jusqu’à sa mort. »
Il déglutit tout en s’efforçant de se rappeler les autres points soulevés par Boboï, afin de les réfuter. « Je ne crois pas non plus qu’ils soient en colère contre nous tous, sans quoi ils ne s’en seraient pas pris seulement à pTo. C’était l’aube et ils voyaient sûrement les guetteuses survoler le village ; ils savaient où nous trouver et pourtant ils n’ont pas dépassé le sommet de la corniche. Cela démontre qu’ils ne tiennent pas la communauté pour responsable des actes d’un seul. Par conséquent, même s’ils ne voient pas ma venue d’un bon œil, je ne mettrai pas le peuple en danger. »
Quoi d’autre ? Pour soutenir sa thèse, Boboï avait surtout fait intervenir des gens qui se contentaient de répéter les mêmes opinions ; il n’avait donc pas grand-chose à rajouter. « Membres de l’assemblée, que puis-je dire encore ? Le seul crime de mon autresoi, c’est d’avoir marché dans les traces de Kiti, l’illustre ancêtre de son épouse. Comme lui, il ressentait un attrait irrésistible pour les Anciens. pTo a certes mis notre communauté en péril, mais, même si Boboï avait recommandé de ne pas s’approcher des Anciens avant toute décision de l’assemblée, il n’en reste pas moins que cette même assemblée n’avait rien interdit. Il a fait une bêtise, c’est vrai ; néanmoins son geste était courageux et motivé non par l’égoïsme mais par son souci du bien commun. Peut-on l’abandonner, dans ces conditions ? Faut-il lacérer son autresoi pour l’empêcher de lui venir en aide ? Je suis sûr que chacun ici, même Boboï, serait fier d’être l’autresoi d’un brave comme mon pTo. Permettez-moi de rester son frère et son ami fidèle. Nous ignorons quel danger court le peuple ; un mal inconnu doit-il nous empêcher de faire le bien, un bien que nous connaissons ? »
Là-dessus, Poto se retourna lentement sous la branche et ouvrit les ailes, prêt à se les laisser déchirer si le vote lui était défavorable. Il entendit le bruit que faisaient les partisans de Boboï en se posant à terre. Combien y en avait-il ? Ce fut rapide : ils atterrirent presque tous ensemble, puis le silence tomba. Avec quelle facilité ils avaient pris leur décision ! Cela signifiait-il que seuls ceux qui avaient défendu la cause de Boboï avaient voté dans son sens ? Peut-être.
Ou peut-être pas.
Chveya se réveilla la première, comme d’habitude. Autrefois, elle dormait plus longtemps qu’Oykib, mais, à sa grande surprise, la grossesse avait déjà réduit la capacité de sa vessie et elle devait désormais se lever avant l’aube, bon gré mal gré. Et cela ne lui plaisait pas souvent. Ensuite, inutile d’essayer de se rendormir ! Aussi, plutôt que de rester au lit à se tourner et se retourner, elle préférait encore s’occuper dans la maison.
Ce matin, assise sur un tabouret, le dos contre un mur de la pièce unique, elle tentait d’imaginer Basilica, la cité des Femmes. Sa mère lui avait parlé de bâtiments par milliers, si serrés qu’ils se touchaient par tous les côtés sauf la façade. Et parfois, on construisait une nouvelle maison juste en face d’une autre qui se retrouvait coupée de la rue, à moins que la propriétaire n’ait de quoi engager des hommes de main pour chasser les intrus. Il arrivait aussi qu’on bâtisse au milieu d’une rue, ce qui la bloquait complètement – sauf si les usagers mécontents démolissaient les murs à mesure qu’ils s’élevaient.
Difficile de concevoir un tel décor, un tel grouillement de gens. De toute sa vie, Chveya n’avait connu que les membres de la colonie ; les seules nouvelles têtes, c’étaient celles des bébés qui naissaient ; les seuls bâtiments, ceux qu’ils construisaient de leurs mains, et naturellement les édifices incroyables, magiques de l’astroport, mais ce n’était pas une cité, puisqu’il n’était occupé que par des gens qu’elle avait toujours connus.
Il en existait néanmoins une : celle des fouisseurs, souterraine, certes, à part les tunnels qui débouchaient dans les arbres. Chveya voyait d’ici leur affolement lorsque les humains fraîchement débarqués d’Harmonie s’étaient mis à couper des arbres pour agrandir la prairie où ils avaient atterri : il avait fallu obstruer tous les passages menant aux arbres condamnés pour éviter que les nouveaux arrivants ne les repèrent en découvrant des souches évidées. Et pourtant, malgré tous ces tunnels bouchés, la cité des fouisseurs demeurait un immense réseau de salles reliées entre elles.
Chveya savait que cette cité existait : elle était maintenant capable de percevoir les liens entre de nombreux fouisseurs, peut-être la majorité, et il y en avait des centaines sous la terre qui s’agitaient constamment. C’était la seule vraie cité qu’elle connût ; enfin, elle ne la connaissait pas vraiment ; elle ne la verrait sans doute jamais et elle ne ramperait jamais dans ses tunnels. En tout cas, elle souhaitait vivement ne jamais y être obligée ; et dans le noir par-dessus le marché ! Sa peau ne devenait pas lumineuse à volonté comme celle de son père ; il devait faire nuit tout le temps, là-dessous. Et puis elle serait entourée d’étrangers mystérieux, moins par leur aspect animal que parce qu’elle ne les connaissait pas, qu’elle ignorait leurs réactions. Elle se sentait plus à l’aise avec Elemak, avec Meb et Obring, si dangereux et perfides soient-ils, parce qu’eux, elle les comprenait. Les fouisseurs, c’était l’inconnu.
Ça devait être comme ça, à Basilica : personne ne pouvait être intime avec tant de gens, si bien que quand on marchait dans la rue, on était environné d’inconnus, d’individus qu’on n’avait jamais vus et qu’on ne reverrait jamais, qui pouvaient venir de n’importe où, penser n’importe quoi, nourrir des désirs affreux, des envies susceptibles d’anéantir tous ceux qu’on aimait, en plus de soi-même, sans qu’on puisse s’en douter.
Mais comment se débrouillaient-ils, à l’époque ? Comment supportaient-ils de vivre au milieu d’inconnus ? Comment faisaient-ils pour ne pas barricader portes et fenêtres et se tapir dans un coin en gémissant ?
Et toi, alors ? songea soudain Chveya. Entourée de fouisseurs mystérieux, imprévisibles, capables de te tuer, toi et tous ceux qui te sont chers, pourquoi continues-tu à te coucher le soir, à te lever le matin ?
On claqua doucement des mains devant la porte.
Quittant son siège, elle alla ouvrir. C’était Elemak.