« Oykib est debout ? demanda-t-il.
— Euh… non. Mais il devrait, à cette heure-ci. »
Une voix ensommeillée monta du lit :
« Je suis debout. Enfin, réveillé, en tout cas.
— Entre », dit Chveya.
Elemak obtempéra, puis il attendit qu’Oykib se redresse dans le lit et lui fasse signe de s’asseoir au bout. « Qu’y a-t-il ? demanda son jeune frère.
— Volemak veut que je travaille avec l’otage fouisseur, dit Elemak.
— Uniquement si ça te convient.
— Je fais mon devoir. » Il eut un sourire hargneux. « J’ai prêté serment.
— Très bien ; dans ce cas, nous devons tous les deux apprendre son langage.
— Tu as une longueur d’avance sur moi ; j’aimerais que tu me fasses part de ce que tu en sais déjà.
— Ça ne va pas loin : quelques mots à peine. Je n’ai encore aucune idée de la structure.
— Apprends-moi ce que tu sais ; je voudrais aussi que tu en fasses profiter Protchnu. Tu pourrais nous donner un cours de fouisseur ?
— Bonne idée, dit Oykib. D’accord. »
On entendit quelqu’un faire le tour de la maison en courant, les pieds martelant le sol. Protchnu apparut à la porte. « Père ! »
Elemak se leva.
« Il y a un ange sur le toit d’Issib !
— Qui est de garde ? demanda Oykib en enfilant ses vêtements.
— Motya, dit Protchnu. C’est lui qui m’envoie vous chercher.
— Moi y compris ? fit Elemak.
— Euh… les adultes, quoi…
— Il ne parlait pas de moi. »
Protchnu releva le menton. « Mais moi, si !
— Va chercher Volemak », répondit Elemak.
Chveya s’étonna qu’il comprenne si bien le rôle qu’il jouait maintenant dans la communauté, et surtout qu’il l’accepte si facilement. Elle savait son lien avec la plupart des gens très ténu en ce moment, mais celui qui le rattachait à son fils était puissant et lumineux. Cependant, il lui laissait voir son humilité. Chveya s’en attristait : quel dommage qu’il n’ait pas le droit de se montrer aussi fort et fier que Protchnu l’aurait voulu. À coup sûr, le petit souffrirait de cette soumission que son père affrontait pourtant sans détour et…
À moins qu’il ne désire que Protchnu en souffre.
Non, jamais elle n’irait croire qu’Elemak ourdissait un plan pour entretenir la rancune dans le cœur de son fils.
Enfin habillé, Oykib se dirigea vers la porte. Elemak ne fit pas un mouvement pour le suivre.
« Ça ne t’intéresse pas de voir un ange ? lui demanda Chveya en sortant derrière Oykib.
— J’en ai déjà vu un. »
Quand ils arrivèrent à la maison d’Issib, l’ange se tenait sur le toit, raide, immobile. L’infirme, Hushidh et leurs enfants étaient dehors à le regarder ; une petite foule se formait autour d’eux. « Il a l’air terrifié, dit Chveya.
— Mais pas à cause de nous », répondit Oykib. Il indiqua les arbres. On distinguait des silhouettes ombreuses de fouisseurs parmi les branches et dans les taillis.
« Leur vocable pour désigner les anges est “mviivo”. La viande du ciel.
— Ils les mangent ?
— Ce sont les petits qu’ils préfèrent. Disons que les relations diplomatiques entre fouisseurs et anges en sont encore à un stade assez primitif. »
Mais Chveya avait remarqué autre chose : l’ange possédait le lien le plus éclatant, le plus puissant qu’elle eût jamais vu, et ce lien menait au vaisseau. « Il est venu à cause de l’autre, celui qui est blessé.
— Je suppose, oui, dit Oykib.
— Moi, je le sais.
— Il nous implore de ne pas le jeter aux diables avant qu’il ait retrouvé son… son frère. Mais c’est plus qu’un frère.
— Eh bien, allons le chercher. » Chveya s’avança jusqu’à l’aplomb du toit, agrippa une poutre et entreprit d’escalader la paroi en rondins dégrossis.
« Veya ! dit Oykib, agacé. Tu es enceinte !
— Et toi, tu restes les bras ballants ! » répliqua-t-elle.
Quelques instants plus tard, ils se retrouvaient ensemble sur le toit. L’ange les regardait, mais ne tentait pas de s’enfuir. Oykib tendit une main vers lui, imité par Chveya.
L’ange déploya ses ailes comme un parapluie qui s’ouvre. L’effet était saisissant. D’un petit être tremblant, il se transforma soudain en une grande silhouette imposante. C’était donc à cela qu’aurait ressemblé son congénère s’il avait été en bonne santé ; mais, à l’instar d’un papillon, son corps paraissait mince et frêle à l’extrême sous la banne de ses ailes. Seule sa lourde tête oscillante était proportionnée à sa majestueuse envergure.
« Bon, pas question de le porter », dit Oykib. Il fit signe de s’approcher à l’ange qui avança d’un pas maladroit. « Pas très douée pour la marche, la bestiole.
— Ce n’est pas un animal, corrigea Chveya. C’est un homme, un homme très courageux et terrifié qui aime son frère.
— Son autre lui-même, fit Oykib. C’est ça, le terme : son autresoi.
— Eh bien, emmenons-le le voir. » Chveya revint au bord du toit, s’assit et, se retournant, se laissa tomber à terre. Oykib la suivit. Quelques instants plus tard, l’ange se jucha à l’extrémité des bardeaux et plongea vers le sol, les ailes grandes ouvertes. Des enfants crièrent et reculèrent précipitamment.
Chveya vit les fouisseurs se rapprocher dans les bois, mais apparemment ils n’osaient pas franchir la limite du territoire humain.
Pendant ce temps, Oykib expliquait à Nafai et Volemak ce qu’ils avaient vu, Chveya et lui, et ce qu’ils avaient décidé.
« Est-ce une bonne idée de les réunir ? demanda Nafai. Quelle sera sa réaction en voyant la gravité des blessures de son frère ?
— La vraie question serait plutôt : quelle serait sa réaction si nous l’empêchions de le voir ? » répondit Volemak.
Nafai acquiesça. Oykib et Chveya conduisirent l’ange au vaisseau.
pTo avait repris connaissance plusieurs fois depuis que les Anciens l’avaient capturé, mais chaque réveil ressemblait à un rêve. Il flottait sur le dos comme si l’air épaissi soutenait son poids sans difficulté. Il ignorait s’il était capable ou non de bouger car il ne parvenait pas à rassembler sa volonté fût-ce pour parler. Et quand il laissait ses paupières s’ouvrir, il voyait une Ancienne qui entrait puis sortait de son champ de vision, en flottant elle aussi ; au-dessus de lui, le ciel avait une teinte neutre, comme si le temps hésitait entre la tempête et le calme plat. Des brises légères jouaient, venues d’il ne savait où – d’en dessous, peut-être. Il ne sentait aucune odeur vivante à part sa propre transpiration et les effluves plus croupis de l’Ancienne.
Puis il replongeait, non pas vraiment dans le sommeil, mais dans l’inconscience.
Est-ce la mort ? Seraient-ce les Anciens qui nous emmènent auprès du dieu du ciel ? Suis-je au cœur d’un nuage ?
Mais lors d’un de ses réveils – le troisième ? le cinquième ? il ne se rappelait pas combien de tranches de souvenirs il avait accumulées – il comprit qu’il devait se trouver à l’intérieur de la tour des Anciens et que ce n’était pas le ciel qu’il voyait, mais plutôt comme un toit. Il était donc dans une espèce de tunnel, pareil à ceux que creusaient les diables, mais construit en altitude ? Ou bien était-ce comme les abris de chaume entrecroisé que l’on fabriquait au-dessus des nids, sous lesquels les nourrissons apprenaient à s’accrocher, d’abord à la fourrure de leur mère, puis aux brindilles qui dépassaient ?
Les Anciens sont-ils comme nous ou bien comme eux ?
Ils ressemblaient aux diables, vu la façon dont l’Ancien, dans sa terrifiante colère, l’avait éreinté avant de le jeter au loin et de le laisser pour mort.