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Mais ils ressemblaient aussi aux hommes par la douceur et le soin avec lesquels ils l’avaient déposé dans le cuir tissé comme du chaume qu’ils enfilaient et retiraient à volonté ; par la façon, encore, dont ils l’avaient transporté au pied de la montagne avant qu’il ne finisse par sombrer dans une inconscience miséricordieuse ; enfin, parce qu’il était toujours vivant, qu’on ne l’avait pas dévoré ni mis en pièces et qu’il n’était même pas prisonnier.

Mais il existait une troisième possibilité : et si c’étaient des dieux ? Après tout, il ne ressentait aucune douleur.

Et puis un jour la douleur vint, mais en même temps, et pour la première fois, il se sentit parfaitement conscient. Il ne flottait plus en l’air ; il avait retrouvé la perception de ses membres, de ses doigts, et il pouvait les remuer. Certains, du moins. Un grand poids appuyait sur les os qui s’étaient brisés. Il tourna la tête – oui, il pouvait tourner la tête et courber le dos, ce qui lui permit de voir qu’on avait enroulé quelque chose autour de ses membres cassés, puis qu’on les avait éclissés comme la greffe d’une branche d’arbre. Les attelles étaient si lourdes qu’il ne pouvait les soulever ; la tentative qu’il fit n’eut d’autre résultat que de transformer la douleur sourde en souffrance aiguë.

Pourquoi ont-ils laissé la douleur revenir ? Est-ce l’annonce de la mort ? Ai-je été jugé indigne ? Ou bien ont-ils décidé de me laisser retrouver la vie ? Revoir mon autresoi, mon épouse, mon peuple…

Un ululement geignard… ah oui, le langage des Anciens. On y percevait de la musique, mais aussi des bruits de diables, des sifflements et des bourdonnements.

Et puis un autre son : son nom, prononcé clairement, avec amour, avec inquiétude. « pTo », dit une voix qu’il reconnut aussitôt, alors qu’elle ne pouvait pas être réelle.

« Poto », répondit-il, et alors, dans le bruissement de ses ailes membraneuses, l’autresoi de pTo apparut devant lui et le regarda.

« Je t’avais dit de ne pas te rendre à la tour des Anciens, fit Poto.

— Et voici que tu es venu toi aussi.

— Boboï voulait me lacérer les ailes pour m’en empêcher : j’ai bien failli m’enfuir avant le verdict. Mais je désirais que tu puisses rentrer honorablement si tu étais toujours vivant. Alors j’ai attendu et le peuple m’a soutenu. Il nous a soutenus, devrais-je dire, pTo. Les gens te rendent hommage de la façon dont tu as accepté la sanction de l’Ancien.

— Je n’avais jamais vu créature plus effrayante, répondit pTo. Plus effrayante encore que les diables. »

Poto secoua la tête d’un air de doute. « Je n’ai pas baissé les yeux devant les diables, ni devant ces Anciens.

— Mais les diables ne nous haïssent pas, Poto, ils veulent seulement nous manger ! La haine des Anciens est sans pareille !

— Pourtant ils m’ont mené à toi, mon soi, mon merveilleux soi. Ils ont compris qui j’étais et ce que je voulais, et ils m’ont conduit jusqu’à toi. »

La voix de l’Ancienne retentit à nouveau. Poto se tourna vers elle, puis vers les autres ; pTo regarda autour de lui et s’aperçut que quatre Anciens étaient entrés dans le… dans le quoi ? Le nid ? Le tunnel ? Enfin, peu importe. Il reconnut l’un d’eux, le mâle qu’il avait vu la nuit fatidique alors qu’il touchait la tour. « C’est celui qui m’a repéré, dit-il. C’est celui qui m’a vu voler les épis et qui a dû donner l’alerte.

— Mais ce n’est pas le furieux ?

— En tout cas, il n’est pas en colère en ce moment. Il n’est pas comme l’autre. Oh, par pitié, que je ne revoie plus jamais l’Ancien en colère ! »

« Enfin ! s’exclama Oykib. Quelque chose qui ressemble à une prière ! La moitié de ce que disent les fouisseurs s’adresse au moins en partie à leurs dieux ; ça me simplifierait la tâche si les anges étaient aussi pieux !

— Mais qu’a-t-il dit ? demanda Shedemei.

— Qu’il ne voulait plus jamais revoir celui qui est en colère. L’Ancien en colère. » Il éclata de rire. « C’est nous, les Anciens, bien sûr ! Les anciens qui sont revenus.

— Il n’y a pas de quoi rire, le coupa Shedemei. C’est très important. Luet, Nafai, l’un de vous deux pourrait-il aller chercher Hushidh et Issib ? Il faut qu’ils fassent connaissance si nous devons avoir des contacts avec les anges.

— D’accord, j’y vais, dit Nafai.

— Non, Nafai, c’est idiot ; c’est moi qui y vais, protesta Luet.

— Bon, je vais y aller, moi, intervint Oykib.

— Non, on a besoin de toi ici, objecta Shedemei, au cas où tu apprendrais d’autres choses. »

Nafai sortit.

« Ils ont une langue à la fois mélodieuse et pleine d’explosions mouillées, dit Luet. On dirait les bulles d’un ruisseau. Ou bien…» Elle s’interrompit.

« Oui, Mère ? la pressa Chveya.

— Ou bien la musique du lac des Femmes, lorsque j’y flottais à la lisière d’un vrai rêve.

— Peut-être que le Gardien de la Terre était capable de t’envoyer leurs chants.

— Chut, les interrompit Shedemei. Ce sont des jumeaux, je pense. Regardez comme ils sont parfaitement identiques.

— Chacun appelle son frère son autresoi, dit Oykib. C’est beaucoup plus qu’un frère, en fait.

— C’est peut-être ce que mes jumeaux diraient l’un de l’autre, fit Luet, si des enfants de leur âge savaient exprimer leurs sentiments.

— Chut, répéta la généticienne. Écoute, Oykib, et regardez, vous autres. »

Mais Chveya avait un dernier mot à rajouter : « Je n’ai jamais vu entre des humains un amour comme celui qui lie ces deux êtres. »

« De tous les hommes, tu es à coup sûr le plus stupide ! dit Poto.

— J’accepte cet honneur, répondit pTo. Et toi, tu es le plus fidèle. Puisse maintenant une femme voir la force et la volonté qui sont en toi et te prendre pour époux. »

Oykib traduisit : « Celui qui est blessé fait le vœu qu’une femelle admire la force de l’autre et s’apparie avec lui… Non, se lie à lui.

— L’épouse, suggéra Chveya.

— Peut-être. Le terme possède des harmoniques qui évoquent l’idée d’entrelacer, de nouer quelque chose.

— Entrelacer, c’est ça, dit Chveya. Il parle bien de mariage. Le blessé est marié, l’autre non ; je le sais parce que le premier a un lien puissant avec quelqu’un d’absent, qui se trouve de l’autre côté du canyon.

— Ont-ils des noms ? demanda Shedemei.

— Tu espères que je vais reproduire des sons pareils ? se rebiffa Oykib.

— Il faudra bien y arriver un jour. Autant essayer tout de suite.

— Celui qui est en bonne santé s’appelle oh-oh, avec des petites consonnes courtes au milieu. To-to. Po-to.

— Et l’autre ? »

Oykib laissa échapper un rire découragé. « Pareil ; le même nom.

— Parce que c’est son autresoi, murmura Shedemei.

— Non, ce n’est pas ça. Il y a une différence : l’un, c’est PO-tO, et l’autre, en bonne santé, c’est Po-to. »

« Silence, dit pTo. Écoute !

— Quoi ?

— Les Anciens. Ils viennent de prononcer ton nom. »

Ils tendirent l’oreille.

« Poto, dit Oykib. Poto. » Puis du charabia, et à nouveau le nom. « Poto. Poto. »

« Ils t’appellent », fit pTo.

Poto sauta aussitôt par terre, quittant le champ de vision de son autresoi. Mais celui-ci l’entendit déclarer : « Je suis Poto, Anciens, si c’est bien moi que vous demandez. Ne faites plus de mal à mon autresoi ! Si vous avez d’autres punitions à infliger, c’est moi qui m’y soumettrai. »