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— Le mariage, elle ne pense qu’à ça ! » lança Dazya. Puis, toujours attentionnée, elle ajouta : « Elle est malade de la tête !

— Tu n’as que huit ans, dit Zdorab avec un sourire amusé. D’où te vient cette idée qu’il y aurait des mariages pendant le voyage ? »

Chveya serra fermement les lèvres et haussa les épaules. Elle n’aurait pas dû répéter ce qu’elle avait entendu à la porte de sa mère, elle le sentait bien. Si elle ne disait plus rien, peut-être que Zdorab, Rokya et Dazya oublieraient cette affaire, et alors Mère ne saurait jamais que sa fille était une espionne et une pipelette.

Elemak écouta Zdorab, impavide. Mebbekew ne resta pas aussi calme. « J’aurais dû m’en douter ! Ils ont l’intention de nous voler nos gosses !

— Ça m’étonnerait, dit Elemak.

— Tu l’as entendu, non ? Tu n’imagines quand même pas que Chveya aurait inventé toute seule cette idée de garder les enfants éveillés pour qu’ils grandissent pendant le voyage, non ?

— Je veux dire que ça m’étonnerait de Nyef qu’il choisisse de garder éveillés nos enfants à nous.

— Et pourquoi pas ? Il aurait dix ans devant lui pour les monter contre nous !

— Il sait que s’il me faisait ça, je le tuerais, répondit Elemak.

— Mais pas moi, et il le sait aussi, intervint Zdorab. Vous vous rendez compte : il en parle à sa fille, mais nous, il nous laisse dans l’ignorance totale ! »

Elemak réfléchit un moment. Ce genre de négligence était assez dans les manières de Nafai, mais il n’était pas tout à fait convaincu. « Écoutez, il est possible que ce plan ne vienne pas de Nafai, mais de la mère de Chveya. La sibylle de l’eau regrette peut-être l’influence qu’elle possédait à Basilica.

— Peut-être qu’elle a envie de diriger une école, comme sa mère, dit Mebbekew.

— Mais que pouvons-nous y faire, de toute façon ? demanda Zdorab. C’est Nafai qui a le manteau du pilote ; c’est lui qui détient l’Index et qui commande le vaisseau. Comment l’empêcher de réveiller nos enfants et d’en faire ce qu’il veut ?

— Les réserves de nourriture ne sont pas infinies, répondit Elemak. Il ne pourra pas réveiller tout le monde.

— D’accord, mais réfléchis une seconde, dit Mebbekew. Imagine qu’à notre réveil, son fils Jatva soit un grand gaillard de dix-sept ans ? Nyef était grand à cet âge-là, tandis que nos enfants ne seront encore que des gosses. Et n’oublions pas les deux derniers de Père, Oykib et Yasai. Ni ton Padarok, Zdorab. »

L’archiviste eut un sourire triste. « Padarok ne sera jamais grand.

— Mais ce sera un homme. Ce n’est pas bête, comme plan ; il va leur farcir le crâne de ses idées pendant le voyage. »

Elemak hocha la tête. Tout cela, il l’avait déjà envisagé. « La question est donc : qu’allons-nous faire ?

— Rester nous-mêmes éveillés ! »

Elemak fit non de la tête. « Il a dit que le vaisseau ne partirait qu’une fois tout le monde endormi, à part lui.

— Alors ne partons pas ! s’exclama Mebbekew. Attendons qu’il décolle et ensuite ramenons nos familles à Basilica !

— Meb, as-tu déjà oublié que nous n’avons plus de fortune ? C’est une existence misérable qui nous attend à Basilica, si même on ne nous jette pas en prison ou qu’on ne nous tue pas à vue.

— Et le trajet de retour serait affreux avec de petits enfants, renchérit Zdorab. Sans compter que ni Shedemei ni moi ne souhaitons revenir à Basilica.

— Eh bien, suis Nafai ! dit Mebbekew. Fais ce que tu veux, je m’en fous ! »

Elemak écoutait Mebbekew avec mépris. Mais quel imbécile ! Zdorab leur avait rapporté les paroles de Chveya ; il n’avait jamais été des leurs jusque-là, mais à présent qu’on menaçait ses enfants, l’occasion se présentait de le détourner de Nafai pour de bon. Il ne resterait alors plus dans le camp adverse que Nafai, Père et Issib – en d’autres termes, Nyef, le vieux et l’infirme.

« Zdorab, dit-il, ce que tu nous apprends est très sérieux. À mon avis, il n’y a qu’une solution : faire semblant d’entrer dans le jeu de Nafai. Mais il doit exister un moyen de pénétrer dans l’ordinateur du vaisseau et de le régler pour qu’il nous réveille lorsque le voyage sera bien avancé ; à ce moment, Nafai croira tenir la situation en main et ne s’attendra pas à nous voir surgir. Les capsules d’animation suspendue sont à l’écart des quartiers d’habitation. Qu’en penses-tu ?

— Moi, j’en pense que c’est idiot ! intervint Mebbekew. Tu n’aurais pas oublié ce qu’il y a dans l’ordinateur de bord, par hasard ?

— Eh bien ? demanda Elemak à Zdorab. Cet ordinateur est-il identique au fameux Surâme ?

— Ma foi, en y réfléchissant, peut-être pas. Surâme n’a été mis en fonction qu’après l’arrivée des vaisseaux sur la planète. Il charge en ce moment une partie de sa personnalité dans les ordinateurs du bord, mais il ne connaît pas aussi bien le vaisseau que le matériel qu’il habite depuis quarante millions d’années.

— Sa personnalité ! releva Mebbekew avec mépris. Ce n’est jamais qu’une machine, quand même ! »

Elemak ne quittait pas Zdorab des yeux.

« Hum, reprit celui-ci, je ne sais pas. Mais je ne crois pas que les voyageurs de l’époque… enfin, ils n’ont pas remis leurs existences entre les mains de Surâme. Ça n’a commencé qu’à la génération suivante. Alors, peut-être que les ordinateurs du bord…»

Il s’interrompit. Elemak enchaîna :

« Oui, peut-être, si tu te montres assez astucieux.

— De fausses indications… dit Zdorab. Il existe un logiciel qui s’occupe de programmer les différentes phases du voyage, les corrections de cap, et cætera. Mais j’imagine que Surâme le vérifie souvent.

— Vois ce que tu peux faire, dit Elemak. Pour ma part, je ne suis pas très doué dans ce domaine. »

Zdorab se rengorgea, selon les prévisions d’Elemak. Comme tous les chétifs studieux et sans volonté, il était flatté du respect que lui manifestait un Elemak, quelqu’un de grand et de fort, un chef charismatique et dangereux. Qu’il était facile de le mettre dans sa poche ! Après toutes les années qu’il avait passées sous la coupe de Nafai, c’était même d’une facilité déconcertante. Patience ; mieux valait attendre et assurer ses arrières.

« Je compte sur toi, dit Elemak. Mais quoi que tu fasses, n’en parle à personne, pas même à moi. Qui sait ce que cet ordinateur peut entendre ?

— Comme par exemple tout ce qui s’est dit ici ce soir ! grinça Mebbekew.

— Écoute, Zdorab, débrouille-toi au mieux. Il n’y a peut-être rien à faire, mais si tu peux agir, ce sera toujours plus que ce dont Meb ou moi sommes capables. »

Zdorab hocha la tête d’un air songeur.

Il m’appartient désormais, pensa Elemak. Je le tiens. Quoi qu’il arrive, Nyef l’a perdu, et tout ça parce que sa femme ou lui n’a pas su se taire devant leurs enfants ! Faible et tête en l’air, voilà Nafai. Faible, tête en l’air et inapte à commander.

Et s’il faisait le moindre geste pour nuire aux enfants d’Elemak, ce n’est pas seulement sa position d’autorité qu’il perdrait. Mais de toute façon ce n’était qu’une question de temps. Après la mort de Père, peut-être, mais un jour viendrait où toutes les insultes et les humiliations se paieraient. L’homme d’honneur n’oublie pas les mensonges, les tricheries ni les perfidies de son ennemi.

« Allons faire un tour », dit Nafai à Luet.

Elle lui sourit. « Pas encore assez fatigué ?

— Allons faire un tour », répéta-t-il.

Ils sortirent du bâtiment d’entretien où tout le monde habitait en commun et traversèrent le plan dur du terrain d’atterrissage. Puis il l’emmena, non vers les vaisseaux stellaires mais vers les bois, loin de toute compagnie.