« Luet… dit-il.
— Ah ! Nous avons un gros tracas sur les bras !
— Nous, je ne sais pas. Mais moi, oui.
— Qu’est-ce que j’ai fait ?
— J’ignore si tu as fait quelque chose. Mais Zdorab, lui, a entré une date d’éveil dans le calendrier du vaisseau.
— Et pour quoi faire ?
— Il a réglé le programme sur la moitié du trajet. Pour se faire réveiller, ainsi que Shedemei. Et aussi Elemak.
— Elemak ?
— À ton avis, pourquoi a-t-il fait ça ? demanda Nafai.
— Mais je n’en ai aucune idée !
— Bon, eh bien pourrais-tu y réfléchir une minute ? Tu ne saurais pas quelque chose qui pourrait te mettre sur la voie ? »
Luet commençait à s’énerver. « Qu’y a-t-il, Nafai ? Si tu as appris quelque chose, si tu veux m’accuser de je ne sais quoi…
— Mais j’ignore tout ! C’est Surâme qui m’a mis au courant pour le petit système de réveil de Zdorab. Et quand j’ai demandé le pourquoi de ce truc, il m’a répondu : Interroge Luet. »
Luet rougit. Nafai haussa les sourcils. « Ah ! dit-il. Ça devient plus clair ?
— C’est Surâme qui s’amuse avec nous.
— Tiens donc ?
— Ça n’a rien de nouveau. Elle n’arrête pas depuis le début.
— Ça t’ennuierait de m’expliquer en quoi consiste le jeu, cette fois-ci ?
— Il doit y avoir un rapport, mais je ne vois pas… ah, mais si ! Chveya m’a entendue ! »
Nafai se passa la main sur le front. « Bien sûr, tout s’éclaire. Mais Chveya t’a entendu faire quoi, par pitié ?
— Parler à Surâme, hier soir. À propos de… de ce que tu sais.
— Non, je ne sais pas !
— Tu veux rire !
— De moins en moins, je t’assure.
— Quoi, Surâme ne t’en a même pas parlé ? De son idée de garder les enfants éveillés pendant le voyage ?
— Mais c’est ridicule, voyons ! Les réserves ne sont pas suffisantes pour maintenir tout le monde éveillé ! Ça va durer dix ans !
— Je ne sais pas, gémit Luet. D’après Surâme, il y aurait de quoi nous permettre, à toi, moi et douze des petits, de rester éveillés la plus grande partie du voyage.
— Mais pour quoi faire ? Tout l’intérêt de l’animation suspendue consiste à nous éviter de nous ennuyer à mourir pendant dix ans ! Même moi, je n’ai pas l’intention de rester debout tout le temps. Et il faudrait que nos enfants passent dix ans – plus de la moitié de leur vie ! – à tourner en rond dans cette casserole ?
— Surâme ne t’en a jamais parlé… Ça me rend folle de rage ! »
Nafai la regarda ; il attendait visiblement une explication. Luet soupira. « Ne seraient concernés que nos enfants, en dehors des jumeaux, les aînés de Shuya, Netsya comprise, le fils et la fille de Shedemei et tes frères Oykib et Yasai.
— Et pourquoi pas les plus petits ?
— Impossible. Ils ne peuvent pas passer les deux premières années de leur vie en gravité réduite.
— Ça ne peut pas marcher, dit Nafai. Même si tous les parents étaient d’accord, les enfants ne trouveraient personne de leur âge à épouser, à part les deux petits de Shedya. Les autres seraient frères et sœurs, cousins germains de double ascendance ou au mieux, comme Oykib et Yasai, simples cousins germains, et c’est déjà trop.
— Nyef, tout ça, je l’ai dit et redit à Surâme. C’est une aberration ; tu t’imagines que je ne m’en rends pas compte ? Hier soir encore, je me disputais avec elle à ce sujet, et c’est ce que Chveya a dû entendre.
— Il n’est pas nécessaire de parler tout haut à Surâme, Luet, remarqua Nafai.
— Eh bien, moi, c’est comme ça que je fais ! répliqua-t-elle d’un ton sec.
— Bref, toujours est-il que Zdorab a l’air de considérer qu’il doit se réveiller au milieu du voyage pour contrôler ce que je fais.
— Il est furieux, je suppose.
— Eh bien, il ne nous reste plus qu’une solution. » Nafai saisit Luet par la main et ils reprirent le chemin du bâtiment d’entretien.
Quelques minutes suffirent pour réunir tous les adultes dans la cuisine, autour de la grande table où ils prenaient leurs repas par équipes. Comme toujours, Elemak affichait une expression d’agacement rentré, tandis que Mebbekew ne cachait pas son hostilité. « Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il d’un ton exaspéré. On ne peut même plus se coucher à des heures normales, maintenant ?
— J’ai une mise au point à faire qui ne peut pas attendre, dit Nafai.
— Allons bon, qu’est-ce qu’on a encore fait de mal ? fit son frère, sarcastique.
— Rien. Mais certains ici croient que Luet mijote quelque chose – ou plutôt non : vous croyez sans doute que c’est moi, maintenant que j’y pense – et je tiens à m’en expliquer franchement sans délai.
— S’expliquer franchement ! s’exclama Hushidh. Ça va nous changer ! »
Nafai ne tint pas compte de l’interruption. « Apparemment, Surâme essaye de persuader Luet de faire une grosse bêtise avec certains enfants pendant le voyage.
— Une bêtise ? » Volemak, le père de Nafai, avait l’air déconcerté.
« Une bêtise, répéta Nafai. Comme en maintenir certains éveillés.
— Mais ils s’ennuieraient à mourir ! » s’exclama Kokor, une des sœurs aînées de Nafai.
Sans répondre, il regarda chaque visage tour à tour. Il constata non sans plaisir que même Elemak, sûrement au courant de ce projet et conscient de toutes ses implications, paraissait un peu étonné de son intervention. « Je sais que certains d’entre vous ont eu vent de cette affaire avant moi. Et si j’en ai eu connaissance, c’est uniquement parce que Surâme a découvert le signal de réveil que tu as introduit dans le calendrier du vaisseau, Zdorab. »
Le bref regard, aussitôt détourné, de Mebbekew à Zdorab confirma que lui aussi connaissait l’existence du signal. Sans doute pensait-il même que le petit bricolage de Zdorab le réveillerait en même temps que les autres ; mais naturellement, Zdorab en savait toute l’inutilité. Si seulement Meb percevait le mépris dans lequel tout le monde le tenait ! Quoiqu’il dût quand même le sentir, pour se montrer aussi constamment agressif.
« Eh bien, Zdorab, poursuivit Nafai, c’est une bonne idée, je crois. Évidemment, Surâme a effacé ton signal, mais je vais en placer un autre. À mi-voyage, tous les adultes seront réveillés le temps d’une journée, pour que chacun puisse examiner ses enfants et constater qu’ils n’ont pas vieilli depuis le départ. Je ne vois pas meilleur moyen de vous garantir que Surâme n’y aura pas mis son nez. »
Volemak eut un petit rire. « Crois-tu vraiment pouvoir jouer au plus fin avec Surâme ? »
Luet intervint. « Surâme est très intelligente, mais ce n’est pas un être humain. Elle ne comprend pas ce qu’il nous en coûterait de rater l’enfance de nos petits. Quelle réaction auriez-vous, tante Rasa, si à votre réveil Okya et Yaya étaient devenus des adolescents de dix-huit et dix-sept ans ? Si vous aviez manqué toutes les années dans l’intervalle ? »
Rasa eut un mince sourire. « Je ne le pardonnerais jamais au responsable. Même si c’était Surâme.
— Voilà ; c’est ce que j’ai tenté de lui expliquer hier soir. Les sentiments humains lui échappent, parfois.
— Parfois ? murmura Elemak.
— Je… je parlais tout haut. J’étais seule dans ma chambre ; Nafai était encore au travail. Mais Chveya s’est relevée et elle a dû écouter un bon moment à ma porte avant de frapper.