— Acceptes-tu ? demanda Shedemei.
— Soigne ce monde comme si c’était ton jardin, répondit Nafai. Et veille sur mon peuple quand je dormirai. »
Volemak mourut dans la nuit avec Rasa pour seule compagnie. À l’aube, la nouvelle de sa mort s’était répandue des salles les plus profondes de la cité des fouisseurs jusqu’aux nids les plus hauts des anges. Ce fut un chagrin immédiat et sincère pour les anges et pour tous les fouisseurs que ne tenaillait pas la soif de la guerre. Tous savaient que la paix n’existait plus ; et puis ils avaient aimé et honoré l’homme, pour son autorité, certes, mais surtout pour l’usage qu’il en faisait.
À la demande de Rasa, au lieu de brûler son corps, on l’inhuma selon la coutume des fouisseurs.
Ce n’est que deux jours plus tard que se produisit l’épreuve de force. Nafai se préparait à regagner le village des anges où Luet l’attendait déjà. Elemak, flanqué de Meb et de Protchnu et suivi d’une dizaine de soldats fouisseurs, l’intercepta à l’orée de la forêt. « Ne t’en va pas, s’il te plaît, dit-il.
— Luet m’attend, répondit Nafai. C’est urgent ?
— J’aimerais que tu ne t’en ailles pas. Je ferai demander à Luet de revenir ici. Je préfère que vous viviez dans notre village, désormais. Les viandes-du-ciel n’ont plus besoin de vous. »
Paroles et manières étaient courtoises et si Nafai montrait le moindre signe de résistance, c’est lui qui passerait pour l’agresseur. Mais le message était clair : Elemak prenait le pouvoir et Nafai était son prisonnier.
« Je suis content de l’apprendre, fit Nafai. Je croyais qu’il me restait beaucoup de travail chez eux, mais on dirait que je peux prendre ma retraite, maintenant.
— Oh non, il y a encore de quoi faire, ici, protesta Elemak. Des champs à débroussailler, des tunnels à creuser ; il y a du travail. Et tu as le dos solide, Nafai. Tu peux encore abattre de l’ouvrage, à mon avis. »
On l’emmena chez Volemak. Rasa saisit aussitôt la situation et réagit vivement : « Tu as toujours été un serpent, Elemak, mais je croyais que tu avais compris depuis longtemps qu’emprisonner Nafai ne te mènerait nulle part.
— Ce n’est pas mon prisonnier. C’est un citoyen comme les autres qui remplit son devoir envers la communauté.
— Et tu espères que mes bonnes manières vont me contraindre à faire semblant d’avaler tes mensonges ?
— Dame Rasa, Nafai est mon frère. Mais vous, vous n’êtes pas ma mère.
— Ce dont je rends grâce à Surâme, sois-en sûr ! »
Nafai rompit enfin son silence. « Mère, s’il vous plaît, restez calme. Elemak croit tenir le pouvoir, mais ce monde appartient au Gardien, pas à lui ni à personne d’autre. Il ne peut rien. »
En d’autres temps, à ces mots, Elemak se serait mis en fureur, aurait lancé des menaces à la cantonade ou frappé aveuglément. Mais il avait changé, son caractère s’était tempéré, il avait acquis de la discipline et une sagesse réservée, impitoyable. Sans rien dire, il regarda Nafai pénétrer dans la maison de son père. Puis il posta deux soldats fouisseurs à l’entrée.
Rasa alla voir Shedemei au vaisseau. « Elemak ignore encore que tu as le manteau, je crois, Shedemei. Tu pourrais t’en servir pour l’abattre. »
La biologiste fit non de la tête. « Je ne sais pas encore si bien l’utiliser ; j’apprends. C’est un fardeau terrible, ce manteau. Je me demande comment Nafai faisait pour le supporter.
— Mais ne vois-tu pas qu’il est sans défense, ici ? Elemak va le tuer, ce soir sans doute. Il ne le laissera pas vivre jusqu’au matin.
— Je sais, répondit Shedemei. J’ai reçu un message d’Issib par le biais de l’Index. Je l’entends directement, maintenant, avec le manteau. Il dit que Luet a eu un vrai rêve la nuit dernière ; elle voyait tous les soldats fouisseurs et tous les partisans d’Elemak endormis, pendant que vous, Nafai et tous les hommes, les femmes et les enfants loyaux remontiez le canyon et continuiez toujours plus loin dans les montagnes jusqu’à une terre nouvelle.
— Et comment l’interprètes-tu ?
— Je pense – Luet et Issib aussi, et Surâme est d’accord – que c’est un vrai rêve. Surâme est assez puissante pour endormir les humains. Mais comme le rêve provient du Gardien, il faut peut-être croire qu’il a lui aussi ce pouvoir. » Shedemei détourna les yeux. « Je m’y connais mal. Je n’avais pas de visions, moi. Je n’ai eu qu’un rêve, d’ailleurs, celui d’un jardin. »
Zdorab était assis dans un coin, la mine sombre. « Elle ne veut pas m’emmener, dit-il. Elle prétend que je dois accompagner Nafai pour l’aider à fonder une nouvelle saleté de colonie !
— Tu n’y es pas obligé, fit Shedemei.
— C’est ça : je peux rester avec Elemak ! Tu appelles ça un choix ? Raisonnez-la, Rasa ; je suis archiviste, moi.
— Je me contente de suivre les conseils de Surâme, répondit la généticienne. Elle dit qu’on aura besoin de Zdorab.
— Mais est-ce que Surâme s’occupe de ce que je veux, moi ? s’exclama son mari. Dame Rasa, n’ai-je pas été fidèle toutes ces années au serment que j’avais fait à Nafai ? Ne l’ai-je pas soutenu ?
— C’est peut-être l’occasion, dit Rasa, de payer de retour le pardon qu’il vous a accordé pour votre erreur durant le voyage. »
Zdorab détourna le regard.
« Tu ne peux pas l’emmener ? demanda Rasa.
— Je voudrais bien, murmura Shedemei, mais Surâme s’y oppose pour l’instant.
— Eh bien, dis-le-lui. Dis-lui que c’est provisoire. Il croit que c’est définitif. »
De son coin, Zdorab reprit la parole, et il pleurait. « Tu ne sais donc pas, Shedemei, que je t’aime ? Tu ne sais pas que je ne veux pas vivre sans toi ? »
Les larmes montèrent aux yeux de la biologiste. Se tournant vers Rasa, elle chuchota : « Je n’aurais jamais cru qu’il…
— Qu’il t’aimait ? Tu t’imagines toujours que personne ne t’aime, mais c’est faux. Nous t’aimons tous. Laisse-le t’accompagner, Shedya. Surâme n’est pas omnisciente. Ce n’est qu’un ordinateur, n’oublie pas. »
Shedemei acquiesça gravement, parfaitement consciente qu’en réalité Rasa ne prêtait pas un instant une nature purement mécanique à Surâme. « Zdorab, dit-elle, veux-tu prendre la navette du vaisseau pour transporter dame Rasa et le matériel lourd en haut du canyon ? Et après, embarquer Issib avec son fauteuil et encore une fois dame Rasa pour les déposer là où les Nafari installeront leur colonie ?
— Très bien, répondit Zdorab.
— Ensuite, quand Nafai te dira qu’il n’a plus besoin de la navette, aurais-tu la gentillesse de me la rapporter, pour que le vaisseau puisse nous emmener en orbite, toi et moi ? »
Le visage de Zdorab s’illumina. Il prit Shedemei dans ses bras.
« Tu sais que le manteau me maintiendra en vie plus longtemps que la normale, dit-elle ; de plus, j’ai l’intention d’hiberner, pour me donner le temps d’étudier un grand nombre de générations et de réunir un maximum de données.
— Ça ne me dérange pas de mourir avant toi ; à vrai dire, je préfère, même.
— Je travaillerai sans arrêt.
— Et tu auras d’autant plus besoin d’un secrétaire et d’un documentaliste.
— C’est mal payé, tu sais.
— J’ai déjà reçu mon salaire », répondit-il.
À la tombée de la nuit, les fouisseurs qui gardaient la maison de Volemak s’assoupirent. Nafai sortit presque aussitôt et, allant de porte en porte, avertit à voix basse ses partisans de se rassembler à la lisière de la forêt. Ils s’efforçaient de ne pas faire de bruit, mais en vain : pas moyen d’empêcher les petits enfants de parler ou, dans certains cas, de pleurer ou de se plaindre. Pourtant, personne ne s’éveilla parmi les dormeurs.