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Aux côtés de Nafai, Chveya observait les attaches qui le liaient encore à ceux qu’il abandonnait. « S’ils continuent à dormir, dit-elle, cela ne signifie-t-il pas que Surâme n’en veut pas pour t’accompagner ?

— Cette fois, il ne s’agit pas de ce que Surâme veut ou ne veut pas. J’emmènerai tous ceux qui voudront se joindre à moi. »

Chveya hocha la tête. « Alors je dois te signaler que tu es toujours lié à Eiadh et à trois de ses enfants. »

Nafai acquiesça. « Mais je n’ai pas besoin d’aller lui parler, dit-il. Tiens, tu vois ? La voici. »

C’était exact. Elle était accompagnée de ses deux fils, Yistina et Peremenya, et de sa fille, Jivoya, celle-là même qui avait été enlevée vingt ans plus tôt. Les deux hommes avaient leurs épouses à leurs côtés, mais le mari de Jivoya, Mujestvo, n’était pas venu. « Il dort et je n’arrive pas à le réveiller, expliqua-t-elle, les larmes aux yeux.

— Tu peux rester avec lui, dit Nafai. Personne ne t’en voudra. »

Elle fit non de la tête. « Je sais ce qu’il est ; je l’ignorais en me mariant, mais plus maintenant. Il est de l’autre camp, corps et âme. » Elle posa les mains sur son ventre. « Mais le bébé reste avec moi. »

Eiadh toucha le bras de Nafai. « Tu n’es pas obligé de nous accepter, Nafai. Je sais le risque que ça te fait courir. Il ne nous le pardonnera jamais ; il croira que toi et moi…

— Il croira que toi et moi avons fait ce qu’il a fait avec Kokor, avec Sevet et probablement avec Dol aussi. » Nafai hocha la tête. « Mais nous savons, toi et moi, que c’est faux et que ça n’arrivera jamais. »

Eiadh sourit à regret : il venait d’établir avec douceur qu’elle l’accompagnait en tant que concitoyenne et non en tant que maîtresse.

« Eh bien, nous sommes au complet, dit Chveya.

— Non, répondit Nafai. Je dois encore inviter mes sœurs à venir.

— Mais elles couchent avec lui, Père ! Sans parler du fait qu’on trouve quand même plus digne de confiance qu’elles !

— Alors, nous n’emmènerions que les gens à la vertu inébranlable ? Leurs époux sont morts et, tu l’as dit, la morale n’a jamais été leur fort. Mais ce sont mes sœurs. » Et il repartit.

C’était un village fantôme, avec ses portes béantes, ses habitants disparus ou, dans quelques rares maisons, plongés dans un sommeil profond. Mais quand Nafai arriva devant chez Sevet, elle était à l’entrée, l’air à la fois endormie et abasourdie. « J’ai fait un rêve, dit-elle quand Nafai s’approcha. Je ne me le rappelle plus, mais ça m’a obligée à me lever et voilà que je te trouve ici !

— Nous partons, expliqua Nafai. Nous partons avant qu’Elemak ait l’occasion de me tuer ; tous ceux qui refusent de vivre sous sa loi nous accompagnent. Nous emmenons tous les anges et nous allons nous installer sur une nouvelle terre, loin d’ici.

— Il va te pourchasser et te tuer s’il le peut, répondit Sevet. Tu n’as pas idée de la haine qui bout en lui.

— Si. Veux-tu venir ? »

Elle fondit en larmes. « Tu accepterais que je te suive après tout ce que j’ai fait ?

— Tu accepterais de me suivre ? Tu te mettrais vraiment de mon côté, maintenant ?

— J’ai peur de lui ; et mon Vasnaminanya et mon Umya ne jurent que par lui.

— Mais Panimanya est avec nous.

— Alors, moi aussi. »

Ils se rendirent chez Kokor. Sa porte était ouverte, mais elle n’était pas devant comme Sevet. Ils entrèrent sans bruit et s’aperçurent qu’elle n’était pas seule dans son lit. Mebbekew était allongé à côté d’elle, nu et trempé de sueur dans la moiteur de la nuit. Mais il dormait, tandis que Kokor avait les yeux ouverts à leur arrivée.

Ils ne prononcèrent pas une parole, de peur de réveiller Meb. Kokor les regarda, battant des paupières dans la pénombre. Nafai lui adressa un hochement de tête, puis lui fit signe de le suivre et précéda Sevet à l’extérieur. Ils attendirent à plusieurs pas de la maison. Elle apparut bientôt, ajustant sa toilette. « Vous partez, dit-elle à mi-voix. Je l’ai vu en rêve.

— Veux-tu nous accompagner ? » demanda Nafai.

Kokor se tourna vers Sevet, les yeux écarquillés.

« Nous ?

— Tu peux rester avec lui si tu veux, Kokor, fit Sevet. Je crois qu’il t’aime pour de bon.

— Il n’aime personne, répondit Kokor.

— Je ne parlais pas de Meb.

— Je sais. Mais je veux vous accompagner ; je peux ?

— Il n’y aura pas de retour, la prévint Nafai. Et dans notre nouvelle cité, les lois seront respectées. »

Le sens de ses paroles ne leur échappa point. « Nous avons eu notre content, je pense », dit Sevet.

Kokor fit la grimace. « Jamais je ne serai rassasiée. Mais je sais que ce ne sera pas Basilica. Je me tiendrai à carreau.

— Vous êtes sûres que vous ne seriez pas plus heureuses ici ? demanda Nafai.

— Veux-tu de nous ? répliqua Kokor.

— Bien sûr !

— Alors, ne nous prends pas pour des idiotes achevées, Nafai. Nous savons faire la différence entre Elemak et toi. Nous sommes capables de distinguer l’acier du fer-blanc.

— Alors, allons-y, dit Nafai. Un long trajet nous attend cette nuit. »

Oykib menait déjà la procession le long du chemin forestier, si bien qu’il ne restait qu’une poignée de personnes au retour de Nafai, dont Rasa et Zdorab installés dans la navette. Shedemei était présente aussi.

« Verrouille le vaisseau, dit Nafai. Ils ne pourront pas y entrer sans ton accord.

— Je sais, répondit-elle. Le vaisseau ne risquera rien.

— Ne joue pas les héroïnes. Tout ira bien pour nous.

— Il va vous falloir davantage qu’une seule nuit d’avance. »

Nafai secoua la tête, s’apprêtant manifestement à discuter. Mais elle lui posa un doigt sur les lèvres. « Nyef, mon ami très cher, c’est moi le pilote stellaire, désormais. Conduis ton expédition dans les montagnes ; de mon côté, je m’occuperai du vaisseau et je déciderai de l’usage qu’il faut faire du manteau. »

Shedemei étreignit Rasa et Zdorab, puis les salua de la main tandis que la navette s’élevait au-dessus des arbres, dépassant les voyageurs qui piétinaient sur le sentier. Enfin, la généticienne embrassa Nafai et regagna le vaisseau.

Nafai fut le dernier à prendre la route. Il se croyait seul lorsque soudain il se retrouva entouré par une dizaine de fouisseurs. Il pensa aussitôt que le Gardien avait échoué, que Surâme avait eu beau maintenir ses ennemis humains dans le sommeil, les fouisseurs avaient réussi à se réveiller. C’est donc ainsi que je dois mourir, songea-t-il.

Puis il s’aperçut qu’ils n’étaient pas armés et que la moitié d’entre eux étaient des femmes.

« Emmène-nous avec toi », dit l’une d’elles dans leur langue.

Nafai ne la parlait pas aussi couramment qu’Oykib, mais il la comprenait. « Pour vivre au milieu des anges ? demanda-t-il. Vous n’aurez jamais leur confiance.

— Nous préférons encore nous faire les serviteurs des… anges », déclara celle qui parlait au nom du groupe. Elle n’avait pas employé le terme de « viandes-du-ciel », remarqua Nafai ; elle avait formé, non sans difficulté, les sons inhabituels du mot qu’utilisaient les anges pour désigner leur peuple. « Fusum est un dieu terrible. »

Nafai hocha la tête. « Vous n’aurez pas l’existence facile parmi les anges, mais vous bénéficierez de ma protection et de ma confiance tant que vous ne m’aurez pas démontré mon erreur. Prêtez-vous tous serment de m’obéir et de ne nuire à personne de mon peuple, humain comme ange ? »