Je ne possède pas les moyens que j’avais sur Harmonie. Je n’ai pas l’énergie, la mémoire, la vitesse, l’étendue de vision nécessaires pour les surveiller tous.
Fais de ton mieux.
Et quand tu me mets au travail sur des problèmes mathématiques ou sur des recherches comparatives, Shedemei, je ne peux pratiquement plus tenir personne à l’œil.
Débrouille-toi en fonction de tes limitations et d’un ensemble raisonnable de priorités.
Il faudra que nous ayons une longue discussion sur les priorités, un de ces jours.
Ne me fais pas croire que tu es impotente. Je sais ce que tu es, qui tu es, et tu n’as pas besoin de moi pour percevoir clairement la situation. Et maintenant, aide-moi à déchiffrer Elemak.
Ne le tue pas.
Shedemei faillit répondre qu’elle n’en avait pas l’intention. Mais au même instant elle s’aperçut qu’au fond, c’est bien ce qu’elle avait prévu : Elemak et Fusum morts, les Nafari seraient en sécurité.
Pourquoi pas ? demanda-t-elle.
Il faut quelqu’un pour tenir les fouisseurs ; c’est d’ailleurs ce qu’Oykib est en train d’expliquer à Nafai et Issib. Sans un chef autoritaire pour les mater, ils vont devenir incontrôlables et ils massacreront les anges et les humains sans distinction. La colère et la soif du sang bouillent en eux, après avoir été si longtemps réprimées. Fusum ne les incitait pas à rêver de guerre, il se servait seulement de leurs rêves pour se maintenir au pouvoir. Il chevauchait la panthère, mais il ne la maîtrisait pas, et aujourd’hui tu l’as jeté à terre.
Mais je ne lui ai encore rien fait !
La cité des fouisseurs est en train de se soulever parce qu’on raconte partout que toi, la femme de la tour, tu es apparue nimbée de lumière et pleine de fureur pour les condamner tous à cause de la trahison de Fusum.
Et comment le sais-tu ?
Par Oykib. Il capte les prières et les malédictions. Je te l’ai dit, je ne vois pas ce que font les fouisseurs sous terre.
Ainsi, d’après Nafai, j’aurais besoin d’Elemak pour tenir la bride aux fouisseurs.
Il dit que lorsque lui et sa troupe seront arrivés, ils pourront repousser tous les assauts grâce aux défenses naturelles du pays ; les voies d’accès sont escarpées et les fouisseurs seront exposés aux fléchettes des anges ; cela devrait suffire s’ils parviennent à s’y réfugier.
Nafai avait tout prévu depuis le début, n’est-ce pas ? Quand il m’a remis le manteau, il savait qu’il aurait besoin de moi pour accomplir cette besogne.
Oui, naturellement. En vérité, c’était mon idée. S’il avait essayé de faire ce que tu fais, Shedemei, il aurait sans doute dû tuer Elemak : pour son frère, s’incliner encore une fois devant lui aurait été la goutte qui fait déborder le vase. Mais si c’est toi qui portes le manteau, Elemak devrait pouvoir supporter une nouvelle défaite, surtout si l’on considère que tu lui offres en même temps une victoire sur un plateau.
Une victoire ?
Oui, sur son seul rival sérieux dans la course au pouvoir.
On tira Fusum d’un terrier et on le jeta aux pieds de la biologiste, les bras en croix, où il se mit à la maudire dans un concert de sifflements rageurs. Elle lui décocha une secousse minime et le fouisseur se convulsa. « Tais-toi », dit-elle.
Il se tut.
Elle le fit mener dans le village des hommes, au milieu duquel se tenaient à présent immobiles Elemak et Protchnu, et derrière eux la troupe grossissante des humains.
Mebbekew s’apprête à t’attaquer par-derrière.
Shedemei s’adressa à Elemak : « Dis à Mebbekew de venir te rejoindre, Elya, sinon je vais devoir me servir de lui pour faire un exemple et ce ne sera pas joli. »
Elemak éclata de rire. « Alors, comme ça, sous ses allures timides et réservées, notre Shedemei cachait une reine qui n’attendait que l’occasion de se révéler ! Un brin de pouvoir et te voilà devant nous, souveraine universelle ! »
Pendant ce temps, Mebbekew était sorti furtivement de derrière une maison et se tenait maintenant en retrait d’Elemak. « Nafai nous a pris nos femmes, geignit-il.
— Si tu le lui demandes, Protchnu te montrera sûrement comment rendre la privation supportable », lança Shedemei. Protchnu prit l’air mauvais. Mebbekew aussi, une fois qu’il eut compris.
« Tu as déjà le contrôle des fouisseurs, je vois, dit Elemak en indiquant Fusum solidement encadré.
— Au contraire, rétorqua Shedemei. Je n’ai le contrôle de rien du tout. Je me suis contentée d’accuser cet homme, Fusum, d’avoir assassiné son ami Nen.
— Je ne l’ai pas tué, fit Fusum.
— Il l’a frappé d’un coup de massue alors qu’il savait qu’une panthère les suivait, expliqua Shedemei. Ce n’est qu’une fois certain de la mort de Nen qu’il a éliminé la panthère.
— Pourquoi me raconter tout ça ? demanda Elemak.
— N’est-ce pas toi qui as été choisi pour unir les humains et les fouisseurs en un seul peuple ? N’est-ce pas toi qui dois fonder la nation des Elemaki ? »
Elemak rit dans sa barbe. « Oh oui, naturellement ! Depuis toujours, le pilote stellaire souhaite me voir gouverner, c’est bien connu !
— Le pilote stellaire a l’intention de partir dans l’espace à bord du vaisseau au retour de son époux avec la navette.
— Et quand viendra ce jour béni ?
— Quand la grande nation des Nafari sera en sécurité.
— Tant que je vivrai, ce jour n’existera pas », déclara Elemak.
En effet, Nafai aurait presque certainement été obligé de le tuer ! « Ils seront quand même en sécurité, dit Shedemei ; parce que, tu le sais comme moi, tu ne pourras pas lancer éternellement tes soldats à l’assaut de leur redoute ; ils finiront par refuser de t’obéir. Tu es un meneur d’hommes, Elemak. Tu sentiras jusqu’où tu peux les pousser, les aiguillonner, les persuader. Et ça ne suffira pas. Nafai et les siens seront à l’abri.
— Combien de jours ? » demanda Elemak. Il avait compris le marché.
« À mon sens, il t’en faudra bien huit pour examiner les crimes de ce traître, trouver des témoins parmi les soldats qui accepteront de raconter publiquement tous les autres assassinats qu’il a perpétrés après la mort d’Emiizem. La justice est lente.
— Huit jours.
— Ou jusqu’au retour de la navette. Il faut aussi que tu t’occupes de déplacer ton village afin que je ne tue personne en faisant décoller le vaisseau.
— Tu m’as mâché la besogne, à ce que je vois. »
Protchnu était furieux. « Vous n’allez tout de même pas accepter ce marché répugnant, Père ? Ce serpent de Nafai a enlevé la moitié de votre famille, de ma famille…»
Shedemei l’interrompit. « Tous ceux qui sont partis avec Nafai l’ont fait de leur plein gré.
— Et tu t’imagines qu’on va croire ça ? s’écria Protchnu. Père acceptera peut-être ton marché pour commander à ça (il eut un geste dédaigneux en direction des fouisseurs), mais moi, je les chercherai, je les rattraperai et j’arracherai le cœur de Nafai avec ma lance !
— Et celui de ta mère aussi ? Parce qu’elle ne reviendra auprès d’Elemak que morte.
— Elle est déjà morte ! cria Protchnu. Elle n’a pas d’âme !
— Pardonne au gamin, intervint Elemak. Il est bouleversé.
— Mais non, il ne sait pas de quoi il parle, tout simplement », répondit Shedemei. Elle tendit la main vers Protchnu.