14.1
L’espace noir, le dense semis d’étoiles. La masse immense de Jupiter, presque totalement éclairée par le soleil, sa présence surréelle à l’œil, qui se mouvait selon un mouvement phyllotaxique avec ses centaines de couleurs et ses milliers de circonvolutions…
Il était assis dans son fauteuil, dans le petit bateau spatial d’Héra, à nouveau rendu invisible – une espèce de caverne de Platon à travers laquelle le cosmos se déversait. Au-dessous et derrière eux, la boule virulente qui était Io bondit hors des ténèbres étoilées.
— Vous revoilà, nota-t-elle.
Son teletrasporta était posé par terre à côté du fauteuil de Galilée.
— Bien.
— Où allez-vous ? demanda-t-il.
— Vers Europe, évidemment.
Elle le regarda.
— Nous essayons toujours d’en chasser Ganymède et ses partisans.
— Je vois que vous avez réussi à vous sortir du sol en fusion.
— Oui. Les miens m’ont récupérée peu après votre départ. Mais vous avez bien fait de partir. C’était très limite.
— C’était il y a longtemps ?
— Je ne sais pas. Quelques heures, peut-être.
Galilée fit la moue et étouffa un sifflement.
— Peuh !
— Pardon ?
— Pour moi, ça fait quelques années.
Elle eut un rire.
— Encore une preuve du fait que le temps ne progresse pas de manière linéaire, mais qu’il fluctue et fait des tourbillons, et que nous sommes dans des canaux différents. J’espère que pour vous tout s’est bien passé ?
— Pas du tout !
— Comment cela ?
— J’ai été malade. Et je me souvenais de ce qui se passait ici, et aussi de ce qui allait m’arriver là-bas. Tout ça était en moi en même temps. Non seulement ce que vous m’aviez montré, le feu, je veux dire, mais aussi, je dois l’avouer… j’ai utilisé le didacticiel d’Aurore pour jeter un coup d’œil à ma vie, la dernière fois que je l’ai vue. Je ne savais pas que ce serait tellement… complet. Ce n’était pas comme si quelqu’un m’en avait parlé. J’y étais. Sauf que c’était tout d’un bloc.
— Ah.
— Je ne pensais pas que ça compterait, mais quand je suis rentré chez moi, j’ai eu l’impression d’être plus ou moins disloqué. Pas sur le coup, mais un peu après, ou avant. Je savais ce qui allait arriver. C’était mauvais. Insupportable. Pouvez-vous… pourriez-vous m’aider à régler ce problème, madame ?
— Peut-être.
Il frémit au souvenir de ce qu’il avait vécu, puis s’illumina.
— D’un autre côté, il y a un nouveau pape. Un homme qui a toujours été une sorte de protecteur. Je crois pouvoir obtenir de lui qu’il fasse lever l’interdiction de discuter de Copernic. Je crois même possible de le persuader d’approuver la vision copernicienne, d’en faire le point de vue de l’Église, de telle sorte que l’Église elle-même la soutienne. Ainsi je serai en sécurité.
Elle le regarda en secouant la tête.
— Vous n’avez toujours pas compris.
— Chez moi, les choses ne vont pas si bien, poursuivit Galilée, ignorant sa remarque. Mais peut-être que Sa Sainteté pourra m’aider, là aussi.
Elle eut un soupir.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien, mes filles sont dans un couvent. Mais leur ordre est trop pauvre. Beaucoup d’entre elles sont malades, certaines même sont devenues folles. J’espère pouvoir obtenir du pape qu’il leur accorde quelques terres. Parce que mes filles vont mal.
— C’est vous qui les avez mises dans cette situation, non ?
— Oui, oui.
Il essaya alors de passer à autre chose :
— Que ferez-vous quand nous arriverons sur Europe ?
Elle vit clair dans son jeu.
— Vous aurez beau essayer de me faire changer de sujet, vous aurez toujours sur les bras une situation que vous ne comprenez pas.
Il n’avait rien à répondre à cela.
— Je ne pense pas être très différent de vous, objecta-t-il pourtant, lamentablement.
Elle écarta sa remarque.
— Il n’y a toujours eu qu’un pape pour vous condamner au bûcher.
Ce qui surprit Galilée.
— Certes, temporisa-t-il. Mais si je pouvais le convaincre de prendre fait et cause pour la vision copernicienne, alors, sûrement…
Elle se contenta de le regarder en ouvrant de grands yeux.
— Je pense que ça peut marcher, risqua Galilée. Et puis vous avez dit que vous m’aideriez.
Elle se contenta de secouer la tête.
Ils semblaient flotter sans bouger. La grande géante rayée se tenait d’un côté, impossible à croire. Les tourbillons et les vortex à l’intérieur de chaque bande ocre bougeaient, légèrement mais visiblement, et les frontières intriquées où se rencontraient les bandes se mouvaient encore plus vite, leurs couleurs visqueuses rampant les unes sur les autres comme des serpents. La bulle transparente qu’était le vaisseau d’Héra se contentait de se déplacer sur ce spectacle massif, exactement comme son terminateur, la frontière lisse entre l’ombre et la lumière, roulait vers l’ouest à une vitesse qu’ils pouvaient à peine suivre du regard. Au prix d’une attention soutenue, il était possible de distinguer l’illumination progressive de nouvelles broderies dans les bandes.
Mais toutes ces danses et contredanses s’accomplissaient dans un rêve sirupeux, et Galilée voyait qu’Héra était impatiente de passer à l’action. Elle pianota sur sa console à sa manière habituelle, eut plusieurs conversations tendues avec des collègues qu’il ne pouvait entendre ; et puis elle sombra dans le silence, ruminant des problèmes dont Galilée était exclu.
— Combien de temps avant que nous arrivions ? demanda-t-il.
— Des heures. Europe est malheureusement de l’autre côté de Jupiter, en ce moment.
— Je vois.
Le temps passa ; des secondes, des minutes : il devint tangible, comme une chose qu’on peut tenir dans ses mains, ou peser sur une balance. La protraction.
Finalement, elle soupira.
— Remettez le casque mnémonique. Autant continuer notre travail. Je pourrais peut-être aussi bloquer certains des souvenirs que vous avez gardés de la leçon de vie dans laquelle vous êtes entré si brutalement. Car il y a des choses qu’on a besoin d’oublier, et d’autres dont on doit se souvenir. Parce que vous ne comprenez toujours pas ce qui se trame, chez vous.
Mal à l’aise, Galilée regarda le célatone mémoriel. Il craignait ce qu’une nouvelle immersion risquait de lui révéler, tout en étant fasciné par l’expérience. Que l’esprit retienne en lui des bribes aussi vivaces du passé – il y avait une majesté là-dedans, pleine de souffrance et de remords, et un désir, malgré tout, de voir revenir, d’une façon ou d’une autre, tout le temps perdu. Je veux récupérer ma vie ! Je veux retrouver la vie. Et puis, aussi, receler tellement de souvenirs, si pleinement, dans sa tête, et être en même temps incapable de se les rappeler – qu’étaient-ils, pour être aussi bizarrement faits ? À quoi Dieu pouvait-il bien penser ?
— Où allez-vous m’envoyer ? demanda-t-il avec appréhension. Avec quelle connaissance allez-vous me flageller, cette fois ?
— Je ne sais pas. Il n’y a que l’embarras du choix. Peut-être allons-nous nous contenter de faire un peu de spéléologie. Votre cerveau est truffé de nœuds traumatiques.
Elle considéra l’écran de sa console, lequel affichait maintenant ce qui ressemblait à des cartes du cerveau de Galilée. Celui-ci y jetait de petits coups d’œil en biais. On aurait dit des arcs-en-ciel virulents, palpitants.