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La maisonnée comprenait toujours la famille de sa sœur, la famille de son frère, Vincenzio, Sestilia et leur enfant, les domestiques, et un certain nombre d’artisans, dont Mazzoleni et sa famille, maintenant entassés dans une remise à l’écart de la plus grande remise où ils avaient installé le nouvel atelier. Malgré tous les efforts de la Piera aux cuisines, c’était le chaos en permanence. Galilée n’y prenait pas garde et persistait à vouloir faire publier le Dialogo, maintenant par un nouvel éditeur à Florence. Ce qui voulait dire qu’il pouvait travailler directement avec les imprimeurs dans leur atelier. Cela avançait très lentement, mais le moment de soumettre l’ouvrage à Riccardi afin d’obtenir son accord, si possible, finit par arriver.

À ce stade, Galilée avait obtenu l’autorisation de publier du vicaire épiscopal des Médicis, de l’inquisiteur de Florence et de la censure du grand-duc. Riccardi avait lu certains chapitres et discuté de leur contenu avec Urbain, soutenait-il, mais il disait maintenant à Galilée qu’il devait lire tout le manuscrit sous sa forme finale. C’était déjà mauvais en soi, mais il fallait aussi compter avec la peste, qui avait imposé la quarantaine à tout ce qui allait et venait dans la péninsule. Il était donc peu probable qu’un manuscrit aussi volumineux réussisse à la traverser de part en part. Galilée proposa d’envoyer la préface et la conclusion, où était abordé ce qui était susceptible de poser problème, disait-il, le corps principal du livre pouvant être révisé et corrigé sur place, à Florence, par un homme choisi par Riccardi. Lequel Riccardi accepta, et désigna comme réviseur Fra Giacinto Stefani, qui lut le texte principal avec un grand soin du détail, et fut conquis par ce qu’il y découvrit.

En attendant, Riccardi prenait tout son temps pour venir à bout de la préface et de la conclusion. Lorsqu’il en eut fini, il n’y changea pour ainsi dire rien et se contenta d’ordonner que Galilée ajoute un dernier paragraphe, comme un chœur à la fin d’une coda, une sorte d’amen, qui dirait clairement que les spéculations du livre ne constituaient pas une argumentation physique sur le monde réel mais des concepts mathématiques utilisés afin de contribuer à d’éventuelles prédictions et ainsi de suite. L’angelica dottrina serait ainsi affirmée.

Galilée se plia à ces exigences, en tant que dernier argument du livre, qu’il plaça dans la bouche de Simplicio :

J’admets que vos pensées me paraissent plus ingénieuses que bien d’autres que j’ai entendues. Je ne les considère cependant ni comme véritables, ni comme conclusives ; en vérité, ayant toujours en tête une doctrine des plus sérieuses que j’ai jadis entendue d’un personnage éminent et fort érudit, et devant lequel on ne peut que conserver le silence, je sais que si je demandais si Dieu, dans Son infinie puissance et toute Sa sagesse, avait pu conférer à l’élément aqueux le mouvement réciproque que nous avons observé chez lui à l’aide d’autres moyens qu’en déplaçant les récipients qui le contenaient, vous auriez tous les deux répondu qu’il l’aurait pu, et qu’il aurait su comment le faire par toutes sortes de moyens impensables à notre esprit. De cela je conclus que, les choses étant ce qu’elles sont, ce serait une arrogance excessive pour quiconque que de limiter et restreindre la sagesse et le pouvoir divins à une fantaisie particulière personnelle.

À quoi Galilée faisait répondre par Salviati :

Une doctrine admirable et angélique, et bien en accord avec une autre, aussi Divine, qui, tout en nous accordant le droit de discuter de la constitution de l’univers (peut-être afin que le fonctionnement de l’esprit humain ne soit ni écourté ni rendu paresseux), ajoute que nous ne pouvons découvrir l’œuvre de Ses mains. Exerçons donc les activités qui nous sont permises et ordonnées par Dieu, afin que nous puissions reconnaître et donc admirer d’autant plus Sa grandeur.

Ce qui était très joliment exprimé, pensait Galilée – à la fois pour affirmer l’angelica dottrina d’Urbain et en même temps proclamer la liberté qui avait été accordée à Galilée de discuter des choses ex suppositione.

Riccardi approuva le livre sans l’avoir lu dans son intégralité. Avec un nombre infini de petits problèmes et de contretemps, l’éditeur à Florence commença à en imprimer un millier d’exemplaires.

Maintenant que le Dialogo était achevé et en cours de publication, c’est avec joie que Galilée vit arriver une invitation de la grande-duchesse Christine à venir à un banquet. Elle lui en envoyait moins souvent qu’avant, et quand il en recevait il était trop épuisé pour s’en réjouir. À présent, il était heureux d’accepter et de s’y rendre.

Dans l’antichambre de la grande salle à manger du palais des Médicis, Galilée se fraya un chemin parmi une horde de courtisans en direction des tables couvertes de boissons, et se fit donner un grand gobelet d’or rempli de vin nouveau. Il salua Picchena et toutes ses autres connaissances à la cour, et il circulait en bavardant avec tout le monde quand la grande-duchesse Christine, toujours aussi distinguée et royale, l’appela à franchir les doubles portes à la française qui donnaient sur la terrasse et le jardin ornementé.

— Seigneur Galilée, veuillez venir par ici. Je voudrais vous présenter une de mes nouvelles amies.

Héra.

La Héra de Io, de Jupiter.

Galilée se frappa la poitrine des deux mains ; par bonheur, ce geste ressemblait suffisamment à ses manières de cour, toujours flamboyantes, et ne parut pas trop bizarre. Mais il n’avait pu le retenir – il fallait qu’il appuie sur son cœur battant la chamade pour qu’il ne lui rompe les côtes et s’échappe. C’était bel et bien elle, tout droit sortie de ses rêves : une femme assez grande, mais en dehors de cela relativement ordinaire, aux cheveux blonds et aux traits fins, vêtue avec soin, dans le style de la cour, un peu engoncée dans ses atours. Elle avait toujours la même lueur d’intelligence dans le regard, maintenant curieuse d’observer sa réaction en sa présence, à la fois intéressée et amusée – une expression très familière.

— Ravi de vous rencontrer, réussit-il à coasser en reprenant ses esprits.

Il baisa sa main tendue. Elle était glacée.

— Tout l’honneur est pour moi, dit-elle. J’ai lu votre Sidereus Nuncius quand j’étais jeune, et l’ai trouvé très intéressant.

Ici, en Italie, elle se faisait appeler la comtesse Alessandra Bocchineri Buonamici. Elle était la sœur aînée, depuis longtemps perdue de vue, de Sestilia Galilei, dit-elle, et la femme du diplomate Giovanfrancesco Buonamici. Elle parlait le toscan avec la fluidité d’une Florentine, d’une voix plus riche et plus vibrante que celle du traducteur interne. Galilée articula quelques-unes des banalités typiques du courtisan, sentant l’œil de Christine posé sur eux. Consciente de son trouble, Alessandra fit presque toute la conversation. Il apprit qu’elle parlait français et latin, jouait de l’épinette, écrivait des poèmes et correspondait avec ses amis à Paris et à Londres. Le comte Buonamici était son troisième mari ; les deux premiers étaient morts alors qu’elle était sensiblement plus jeune. Galilée se contentait de hocher la tête. C’était une histoire banale : au cours de la dernière décennie, la peste avait tué la moitié des habitants de Milan et presque autant partout ailleurs. Ici, les gens mouraient. Mais pas sur Jupiter…