C’était impossible à croire, étant donné le travail que son impression avait demandé ; mais ne digressons pas…
— Je voulais vérifier très scrupuleusement si, malgré mes meilleures intentions, je n’aurais pu, par inadvertance, écrire non seulement quelque chose qui aurait permis aux lecteurs ou supérieurs d’en déduire un défaut d’obéissance de ma part, mais aussi d’autres détails qui auraient pu laisser penser que je transgressais les ordres de la Sainte Église. Ayant eu la liberté, grâce à la généreuse approbation de supérieurs, d’envoyer l’un de mes serviteurs à sa recherche, j’ai réussi à me procurer un exemplaire de mon livre, et j’ai commencé à le lire avec la plus grande concentration et à l’examiner en grand détail. Ne l’ayant pas relu depuis longtemps, il m’a donné l’impression de constituer un livre nouveau, écrit par un autre auteur que moi-même. J’avoue donc en toute liberté que plusieurs passages m’ont paru rédigés sous une forme telle que le lecteur non averti de mon dessein véritable pourrait être enclin à supposer que les arguments favorables à l’opinion erronée que j’avais l’intention de réfuter ont été exposés de telle sorte qu’on peut en arriver à être plus convaincu de leur force de persuasion que de la facilité avec laquelle il est possible de les démentir. En particulier, deux théories, l’une reposant sur les taches solaires et l’autre sur les marées, sont présentées au lecteur de façon favorable, comme étant fortes et puissantes, plus qu’il ne conviendrait à qui les jugerait peu concluantes et souhaiterait les réfuter, ainsi qu’en mon for intérieur je le souhaitais, et le souhaite sincèrement. Pour me défendre d’être tombé dans une erreur tellement étrangère à mes intentions, sachez que je l’ai fait uniquement parce que je ne trouvais pas totalement satisfaisant de dire que lorsqu’on présente des arguments pour la partie adverse avec l’intention de les combattre, ils doivent être expliqués avec la plus grande justesse, et ne pas être faits de paille, au désavantage de l’adversaire. Cette excuse ne me satisfaisant pas, comme je l’ai dit, j’ai eu recours à celle de la complaisance naturelle que chacun a pour ses propres subtilités, laquelle incite à vouloir se montrer plus perspicace que le commun des mortels en trouvant des arguments ingénieux et plausibles même au sein des propositions fausses. Néanmoins – même si, pour reprendre les mots de Cicéron, « Je suis plus désireux de gloire qu’il ne convient » –, si je devais réécrire les mêmes arguments aujourd’hui, il n’y a aucun doute que je les affaiblirais de telle façon qu’ils ne pourraient présenter une force dont ils sont dépourvus réellement et par essence même. Mon erreur a donc, je le confesse, été causée par un mélange d’ambition vaniteuse, de pure ignorance et d’étourderie.
« C’est tout ce que j’ai besoin de dire en cette occasion, et cela m’est apparu en relisant mon livre.
Il leva les yeux vers Maculano et hocha la tête. Maculano fit signe à la nonne. Un instant plus tard, la transcription était prête à être signée, bravement et clairement exécutée :
Je soussigné Galileo Galilei, ai témoigné comme ci-dessus.
Lorsqu’il eut fini, après lui avoir fait jurer le secret, Maculano leva l’audience.
Galilée était libre de quitter la pièce, et c’est ce qu’il fit. Mais soudain, il se précipita de nouveau à l’intérieur, l’air bouleversé. Tout le monde fut stupéfait de le voir reparaître. Les yeux exorbités, la voix beaucoup plus humble qu’elle ne l’avait été à aucun moment jusque-là, il demanda à Maculano s’il pouvait ajouter quelque chose à sa déposition.
Maculano, pris de court, ne put qu’accepter. Galilée s’exprima alors extempore, presque plus vite que la scribe ne pouvait écrire :
— Et pour confirmer encore le fait que je n’ai pas soutenu et ne soutiens pas pour véridique l’opinion condamnée selon laquelle la Terre se meut et le Soleil demeure fixe, si, comme je l’espère, la possibilité et le temps me sont accordés pour l’exprimer plus clairement, j’ai l’intention de le faire. Il m’est déjà fourni l’occasion de le faire dans la mesure où dans l’ouvrage déjà publié les interlocuteurs conviennent de se rencontrer après un certain temps pour s’entretenir de divers problèmes physiques autres que ceux portant sur le sujet déjà abordé. C’est ainsi, en usant du prétexte d’ajouter une ou deux journées supplémentaires, que je promets de reconsidérer les arguments présentés en faveur de ladite opinion fausse et condamnable, et de les réfuter avec toute l’efficacité que la grâce divine voudra bien m’inspirer. J’implore donc ce Saint Tribunal de bien vouloir m’aider à persister dans cette bonne résolution en m’accordant la possibilité de la mettre en pratique.
Si cela était accordé, cela impliquerait évidemment le retrait du Dialogo de la liste de l’Index. Galilée était apparemment revenu sur une impulsion, pour implorer la vie du livre, alors même que les modifications qu’il proposait en feraient une gigantesque masse d’incohérences et de contradictions.
Il se tenait debout là, le visage rouge, les traits tirés, les épaules en arrière, à regarder Maculano.
Maculano eut un hochement de tête impassible, ordonna à la scribe de présenter à Galilée la déposition révisée. Après l’avoir lue, Galilée signa à nouveau.
Moi, Galileo Galilei, j’affirme tout ce qui précède.
Ainsi, Galilée avait respecté sa part de l’accord. Une confession en échange d’une réprimande. Il avait avoué une ambition de vaine gloire, qui l’avait conduit à enfreindre la règle d’une injonction de 1616 qu’il n’avait jamais vue – qu’il savait très bien avoir été fabriquée de toute pièce, soit à l’époque, soit récemment. Il avait fourni à Maculano ce que Maculano demandait. Maintenant, il n’avait plus qu’à attendre que celui-ci joue son rôle.
Au départ, la situation avait l’air prometteuse. La lettre hebdomadaire de Niccolini à Cioli rapportait que Maculano avait parlé au cardinal Francesco Barberini, et qu’après cette conversation, suivant l’autorité du cardinal, le Très Saint étant au Castel Gondolfo, Francesco Barberini avait ordonné que Galilée fût autorisé à regagner la Villa Médicis pour attendre l’étape suivante de la procédure, afin qu’il puisse se remettre des inconforts et de ses indispositions habituelles, qui le maintiennent dans une torture constante.
À la Villa Médicis, Niccolini écrivit dans sa lettre suivante : Il semble avoir recouvré sa bonne santé. Galilée fut autorisé à marcher quotidiennement dans les grands jardins, et même à aider à arracher les mauvaises herbes s’il le voulait. Il regardait avidement de l’autre côté du mur les jardins de l’église de la Trinité, et Niccolini demanda de sa part à Maculano de demander au cardinal Barberini si Galilée pourrait aller s’y promener. Ce qui fut également accordé. Les lettres que Galilée écrivait chez lui, à Maria Celeste et divers associés, bien que muettes sur le procès, comme il se devait, étaient optimistes. Les lettres à ses proches collègues indiquaient qu’il espérait que le Dialogo survivrait au procès ; il serait révisé, mais l’interdiction levée.
Après avoir lu l’une des lettres qu’il lui avait adressées, Maria Celeste répondit, dès le lendemain.
Par votre dernière lettre si affectueuse, vous m’avez procuré un si grand bonheur et provoqué un changement si vaste en mon for intérieur que, à force d’être saisie par la même émotion en lisant et relisant cette même lettre aux nonnes afin que toutes puissent se réjouir de la nouvelle de vos succès, j’ai fini par être en proie à un terrible mal de tête qui a persisté de la quatorzième heure de la matinée jusqu’au cœur de la nuit, état qui ne m’est pas habituel. Ne croyez surtout pas que je vous parle de ce détail parce que je vous tiens pour responsable de cette petite indisposition ; je tiens seulement à ce que vous compreniez encore mieux à quel point vos affaires me tiennent à cœur et me préoccupent en vous décrivant leurs effets sur moi, effets qui s’expliquent certes, d’une façon générale, par la dévotion filiale qui peut et doit exister chez toute progéniture, mais dont je ne crains pas de dire qu’ils se manifestent chez moi avec une force particulière, un peu comme je m’enorgueillis de dépasser la plupart des filles par la puissance de l’amour et de la vénération que j’éprouve pour mon très cher père chaque fois que j’ai l’heur de vérifier que lui aussi surpasse la majorité des pères par l’amour qu’il porte à sa fille – et je m’en tiendrai là sur ce point.