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Très Sages, leur rappelait-il. Et il conclut sa défense écrite comme suit :

En dernier lieu, il ne me reste plus qu’à vous prier de tenir compte du pitoyable état d’indisposition corporelle auquel, à l’âge de soixante-dix ans, j’ai été réduit par dix mois d’anxiétés mentales continuelles qui se sont ajoutées à la fatigue d’un long et pénible voyage accompli à la plus mauvaise saison – toutes vicissitudes qui ne manqueront pas de me priver de la majeure partie des années de vie que semblait me promettre mon état de santé antérieur. Je suis encouragé dans cette prière par la foi que j’ai dans la clémence et la bonté de cœur de mes Très Éminents juges ; et j’espère que si leur sens de la justice perçoit quelque lacune que ce soit parmi tant de maux en tant que châtiment adéquat pour mes crimes, ils l’excuseront, je les en implore, par pitié pour mon grand âge, que je leur demande aussi humblement de prendre en considération. Je souhaiterais également que l’on prête autant considération à mon honneur et à ma réputation qu’aux calomnies de ceux qui veulent me nuire, et je veux espérer que lorsque ces derniers persisteront dans le dénigrement, mes Très Éminents juges voudront bien constater pourquoi il m’était devenu nécessaire d’obtenir du Très Éminent cardinal Bellarmino le certificat ci-joint.

Malgré le pathos du passage sur la vieillesse, c’était dans l’ensemble une défense solide, presque provocante. Il ne confessait que la vaine ambition et la complaisance à vouloir paraître plus perspicace que le commun des autres écrivains renommés. À un œil attentif il aurait même pu sembler faire allusion à la nature peut-être frauduleuse de certaines des preuves avancées contre lui.

Ce fut peut-être dû à cette provocation, peut-être à autre chose. En tout cas, pour quelque raison que ce soit, le procès fut interrompu. Le jugement n’arrivait pas.

Les semaines succédaient aux semaines, et à d’autres semaines. Aucun mot ne parvenait du Saint-Office de l’Inquisition. Galilée passait ses journées à arpenter les allées des jardins de la Villa Médicis, dont la disposition ressemblait beaucoup au labyrinthe juridique dans lequel il se trouvait pris.

C’était maintenant la fin du printemps, et tout éclatait d’une vie nouvelle. De la Méditerranée arrivaient des nuages blancs chargés de pluie. Au Vatican, l’Inquisition préparait probablement son rapport final au pape Urbain. À moins que les juges n’eussent fini et n’attendissent le retour du Sanctissimus de Castel Gondolfo. Partout dans la ville, si pleine d’agents et d’observateurs, tout jugement paraissait possible.

En attendant, Galilée était là, dans un grand jardin vert. Les rangées de légumes cultivés le long du mur du fond servaient au cuisinier à préparer les repas de la grande maisonnée de la villa, qui comptait plus d’une centaine de personnes. Galilée se promenait et s’asseyait sur un tabouret entre les plants de tomates, dont il arrachait les mauvaises herbes. Quand les mains sont sales, l’âme est propre. Il ne pouvait rien faire, qu’attendre. Ses rhumatismes et sa hernie le faisaient souffrir. Et la nuit, ses insomnies. Il n’avait même pas apporté de télescope pour ce voyage, et si la villa en abritait encore un qu’il avait pu donner lors de ses visites précédentes à l’ambassade, personne ne le lui dit, et il ne posa pas la question. Il lui arrivait parfois, malgré le jardin, de succomber à la mélancolie, à la peur, voire à la terreur. Les nuits sans sommeil et les journées qui les suivaient étaient particulièrement pénibles. Passer tout son temps au jardin suffisait parfois à peine à le sortir de ses noirs pressentiments.

Mai tira à sa fin. Et puis, début juin, le pape regagna sa résidence vaticane.

Niccolini le rencontra au plus vite pour demander une fin rapide du procès, et un jugement clément. Urbain expliqua qu’il avait déjà fait preuve de clémence, et que le jugement devait être une condamnation. Il promit qu’elle viendrait vite.

— Il n’y a pas moyen d’éviter un châtiment personnel, annonça-t-il brutalement à Niccolini.

Niccolini rentra chez lui, préoccupé. Quelque chose avait changé, il le sentait. Les choses ne semblaient plus aller si bien.

Il écrivit à Cioli :

Jusque-là, je n’ai fait part au signor Galileo que de la conclusion imminente du procès et de l’interdiction du livre. Cela dit, ne souhaitant pas l’affliger en lui parlant de tout à la fois, je ne lui ai pas parlé du châtiment personnel ; du reste, Sa Sainteté m’a ordonné de ne pas le lui dire afin de ne pas le torturer davantage, et parce que les choses pourraient changer au cours des délibérations. C’est pourquoi je pense également qu’il convient que nul, de votre côté, ne l’informe de quoi que ce soit.

Les jours succédaient aux jours qui succédaient aux jours.

Et puis, vers la mi-juin, des nouvelles arrivèrent : il devait se préparer à une quatrième déposition.

C’était une surprise – un développement nouveau et malvenu, qui allait au-delà de la forme prescrite pour les procès en hérésie ; et aussi au-delà de l’accord que Maculano avait précisé lors de leur réunion privée. Apparemment, quelque chose était allé de travers. Tout le monde à la villa le sentait.

Cette nuit-là, alors que chacun dans la Villa Médicis dormait, Cartaphilus se faufila par la porte de derrière et se dirigea vers le Vatican.

Les rues de Rome n’étaient jamais complètement désertes, même entre minuit et l’aube. Gens et animaux vaquaient à des occupations solitaires. C’était en partie effrayant, car le risque de tomber sur des tire-laine ou des assassins était bien réel ; en partie rassurant, car la plupart de ceux qui se trouvaient dehors ne faisaient qu’effectuer les travaux nocturnes habituels, comme le ramassage des abats et des déjections des animaux, ou la livraison des vivres et des marchandises pour la journée à venir. On pouvait suivre les voitures, les fardiers, les caravanes de mules et les ânes qui cheminaient dans la ville comme s’ils connaissaient leur chemin, en restant à la limite de la lumière projetée par les torches éparses afin de se déplacer sans être vu, évitant ainsi de se faire molester. Les chats errants faisaient de même, se frayant un chemin d’odeur en odeur, et il fallait prendre garde à ne pas leur marcher dessus.

Dans les ombres vacillantes qui se trouvaient aux abords de la porte du fleuve du Vatican, Cartaphilus rencontra son ami Giovanfrancesco Buonamici, qui faisait parfois office de garde du corps pour le cardinal Francesco Barberini.

— Il y a du changement, commença Buonamici.

— Oui, répondit laconiquement Cartaphilus. Mais qu’est-ce qui a changé ?

— Je ne sais pas.

— Ça vient d’où ? Des jésuites ?

— Évidemment. Mais il n’y a pas qu’eux. La chiusura d’istruzione a été renvoyée à la Congrégation et à Sa Sainteté, et le problème, c’est qu’elle n’a pas été écrite par Maculano. Elle a été écrite par l’assistant, Sinceri.

— Oh non.

— Eh si. Et aucun des documents ou des dépositions qui l’étayent n’y est joint. Juste un petit stiletto en prose du « magnifique Carlo Sinceri, Docteur des deux lois, avoué du Saint-Office », comme il se plaît à signer ses écrits.

Buonamici renifla bruyamment et cracha par terre.

— Quelle est la teneur du rapport ? demanda Cartaphilus, la bouche pincée.

— C’est toujours le même vieux merdier, depuis Lorini et Colombe. Comme quoi il aurait dit que la Bible est pleine de faussetés, que Dieu est un accident qui rit et qui pleure, que les miracles des saints n’ont jamais eu lieu, et ainsi de suite.