— Selon les critères locaux, cet endroit est un point chaud, dit l’étranger dans le silence seulement troublé par leur respiration.
Pour Galilée, la glace avait surtout l’air d’être partout pareille, et froide. Elle craqua sous leurs pieds alors que l’étranger le conduisait vers l’un des plus gros rochers.
Il découvrit qu’il y avait une porte dans ce rocher, qui n’était pas un rocher, mais plutôt une espèce de vaisseau ou de moyen de transport, de forme vaguement ovoïde, posé sur la glace comme un gros œuf noir. Sa surface était lisse, ni rocheuse, ni métallique, semblable à de la corne ou de l’ébène.
Une porte s’ouvrit en coulissant latéralement dans la paroi, révélant un petit vestibule, ou une antichambre, en haut d’une volée de marches noires de faible hauteur. L’étranger fit signe à Galilée d’entrer.
— C’est notre vaisseau. Nous avons entendu dire que les Européens préparaient une incursion illégale dans l’océan, sous cette glace. Ils n’ont tenu aucun compte de nos mises en garde, et comme les autorités compétentes dans le système de Jupiter se refusent à intervenir, nous avons pris la décision de les en empêcher par nous-mêmes. Nous pensons qu’une incursion peut avoir des conséquences plus désastreuses que les gens ne peuvent l’imaginer. Notre intention est, si possible, de les intercepter et de les empêcher de nuire. Ou en tout cas de voir ce qu’ils traficotent en bas. Si ce qu’ils font doit avoir les funestes conséquences que je redoute, ils ne nous diront pas la vérité à ce sujet. Aussi devons-nous les y suivre. Avec un peu de chance, nous arriverons en bas les premiers, et nous pourrons les stopper quand ils briseront la couche de glace pour entrer dans l’eau, en dessous.
— Et vous voulez que je vous accompagne ? demanda Galilée.
— Oui.
Ganymède hésita, puis il ajouta :
— Si vous vous trouviez exposé à certaines expériences, il se pourrait que ça vous aide, par la suite.
C’est alors que quelque chose, derrière l’épaule de Galilée, attira son attention. Il eut l’air surpris ; Galilée se retourna et vit un objet argenté posé sur un trépied, une sorte de perspicullum, mais en plus gros, qui descendait sur une colonne de feu blanc, rugissant légèrement dans l’air raréfié.
L’homme de grande taille posa la main sur l’épaule de Galilée.
— S’il y a du danger, je vous retransporterai vers votre propre époque. La transition risque d’être brutale.
Une fente s’ouvrit dans le vaisseau argenté, et une silhouette blanche en sortit.
— Vous savez qui c’est ? demanda Galilée.
— Oui, je crois. Vous l’avez déjà rencontrée, quand nous nous sommes adressés au Conseil.
— Ah oui. Héra. La femme de Jupiter ?
— Elle se croit aussi importante, en tout cas, répondit aigrement l’étranger, qui ajouta tout bas : Et c’est presque vrai.
En vérité, c’était une femme imposante : grande, large d’épaules et de hanches, les bras musculeux, la poitrine forte. Elle s’approcha, s’arrêta devant eux et baissa les yeux sur l’étranger avec un sourire ironique.
— Ganymède, je sais que vous détestez ce qu’ils prévoient de faire ici, dit-elle. Et pourtant, vous êtes là. Que se passe-t-il ? Avez-vous l’intention de leur faire du mal ?
L’étranger, qui ne ressemblait pas à l’idée que Galilée se faisait de Ganymède, se tourna vers elle, telle une hache brandie.
— Vous savez ce qu’ils diront sur Callisto, s’ils ont vent de tout ça. Nous voyons les choses comme eux. La seule différence, c’est ce que nous sommes prêts à faire à ce sujet.
— C’est pour ça que vous avez amené ce Galilée avec vous ?
— C’est le premier scientifique. Il sera notre témoin devant le Conseil, et il parlera pour nous par la suite.
Ce qui n’impressionna nullement Héra, Galilée le voyait bien.
— Je pense que vous vous servez de lui comme d’un bouclier humain. Tant que vous l’aurez avec vous, les Européens ne vous attaqueront pas.
— Ils n’en feront rien, de toute façon.
Elle haussa les épaules.
— Je veux être témoin aussi. Je veux voir ce qui va se passer, et je suis votre mnémosyne attitrée, que vous le vouliez ou non. Laissez-moi vous rejoindre, ou mon peuple alertera les Européens de votre présence.
Ganymède fit un pas de côté et esquissa un geste en direction de la porte du vaisseau ovoïde.
— Je vous en prie. Que tout le monde voie à quel point leur incursion est irresponsable.
À l’intérieur du vaisseau, quelques personnes étaient penchées sur des rangées d’instruments en verre et des carrés étincelants de joyaux colorés. Leurs visages, éclairés par en dessous par la surface luisante de leurs bureaux, avaient l’air monstrueux. La lueur livide de Jupiter semblait sourdre de leurs yeux.
Héra resta debout à côté de Galilée et se pencha pour lui parler à l’oreille. Ses paroles lui parvinrent comme la dernière fois en un rustique italien de Toscane, tel que le parlait Ruzzante.
— Vous comprenez qu’ils se servent de vous ?
— Pas forcément.
— Vous savez où vous êtes ?
— Sur l’une des quatre lunes en orbite autour de Jupiter. Je les ai moi-même nommées. Ce sont les Étoiles Médicéennes.
Elle eut un sourire torve.
— Ce nom n’est pas resté. Seuls les historiens s’en souviennent à présent, en tant qu’exemple flagrant de la science baisant le cul du pouvoir.
Se sentant insulté, Galilée s’exclama :
— Ce n’est rien de tel !
Elle lui rit au nez.
— Désolée, mais de notre point de vue, c’est d’une rare évidence. Et je suis sûre que ça l’a toujours été. Vous avez ignoré le fait qu’il valait mieux ne pas donner le nom de ses parrains politiques aux corps planétaires majeurs.
— Alors, comment les appelez-vous ?
— Nous les appelons Io, Europe, Ganymède et Callisto…
— Mais collectivement, intervint Ganymède, on les appelle les Lunes Galiléennes.
— Eh bien ! s’exclama Galilée, surpris.
L’espace d’un instant, il fut déconcerté. Puis il dit :
— Je dois admettre que c’est un bon nom.
Confus d’abord, il ajouta, avec un regard de défi à Héra :
— Comme nom, ce n’est guère différent de Médicis, si je ne m’abuse.
Elle eut un nouveau rire.
— Être celui qui découvre une chose, ce n’est pas pareil qu’être le protecteur de celui qui la découvre. Ou pour être plus précis, le protecteur qu’il espère avoir. Cela fait du nom une flatterie grossière, une sorte de pot-de-vin.
— Eh bien, je pouvais difficilement leur donner mon propre nom, souligna Galilée. J’avais donc plutôt intérêt à choisir quelque chose d’utile, vous ne croyez pas ?
Elle secoua la tête, peu convaincue. Mais elle ne lui riait plus au nez.
Dès qu’il en eut l’occasion, Galilée se rapprocha d’elle pour qu’ils puissent à nouveau s’entretenir sotto voce.
— En vous écoutant tous parler, j’ai l’impression d’appartenir à votre passé, fit-il remarquer. Et je me demande ce que cela peut bien vouloir dire…
— Que vous venez d’une époque antérieure à la nôtre.
Galilée s’efforça de comprendre cette notion ; il se doutait déjà que l’instrument de l’étranger ne s’était pas contenté de le transporter à travers l’espace.