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— Alors à quelle époque sommes-nous, ici ? En quelle année ?

— Selon votre numérotation, nous sommes en 3020.

Galilée sentit sa bouche s’ouvrir toute grande tandis qu’il tentait d’intégrer la nouvelle. Transporté non seulement sur Europe, mais à une époque située quelque quatorze cents années après son propre avenir… Sidéré, il dit faiblement :

— Ça explique bien des choses que je ne comprenais pas.

Elle eut un sourire malicieux.

— Évidemment, ajouta-t-il, ça augure de nouveaux mystères.

— Comme vous dites.

Elle le regardait avec une expression qu’il ne pouvait déchiffrer. Elle n’était ni un ange, ni une créature d’un autre monde, mais un être humain comme lui. Une femme très impressionnante.

Il y eut un ping, une petite secousse, et l’habitacle s’inclina sur le côté. Ganymède tendit le doigt vers un globe blanc, éclairé de l’intérieur, qui planait dans un coin.

— Un globe d’Europe, dit-il à Galilée.

Il était teinté de différents tons de blanc, indicateurs de la température de la surface, qui était principalement bleu pâle, striée de nombreuses petites lignes vertes. Galilée traversa le vaisseau pour regarder le globe de plus près et chercha, comme par réflexe, à repérer d’éventuels schémas géométriques sur la surface craquelée. Des triangles, des parallélogrammes, des spicules, des radiolaires, des pentagones… À l’intersection des lignes, le vert se changeait parfois en jaune, et dans certains cas le jaune devenait orange.

— Les marées brisent la glace, expliqua Ganymède. Et les soulèvements de convection remplissent certaines failles de la glace, formant des zones verticales pareilles à des puits artésiens, lesquels peuvent servir de canaux conduisant à l’océan liquide qui s’étend au-dessous. Sur Ganymède, on appelle cela des fluées.

— Des marées ? releva Galilée.

— Sous la glace de ce monde, il n’y a qu’un immense océan. De l’eau, jusqu’à cent milles de profondeur. Seuls les milles de la surface sont pris en glace, et cette glace est fracturée par les marées qui remontent des profondeurs.

— Alors, Europe tourne sur elle-même ? demanda Galilée.

Il pensait que les marées étaient provoquées par les éclaboussures de l’eau sur la surface d’un corps qui tournait sur son axe tout en orbitant autour d’un autre objet, ce qui faisait varier la vitesse du mouvement à la surface, projetant l’eau d’un bord sur l’autre. Il avait vu l’eau fraîche transportée dans une barge se comporter exactement de cette façon alors qu’on lui faisait traverser la lagune. L’eau s’était déportée vers l’avant au moment où la barge avait touché l’un des quais de Venise.

— Oui, Europe tourne sur elle-même, mais à la même vitesse qu’elle tourne autour de Jupiter.

— Alors, comment peut-il y avoir des marées ?

Tous les Jupitériens le regardèrent. Héra secoua brièvement la tête, comme si l’explication était au-delà des facultés de compréhension de Galilée. Irrité, il regarda Ganymède, qui haussa les épaules d’un air gêné.

— La gravité, vous comprenez… Mais nous pourrons peut-être en parler à un autre moment. Parce que, pour l’instant, nous avons commencé notre voyage vers l’intérieur. Nous descendons en faisant fondre la fluée sur notre passage, pour la dégager.

Le vaisseau commença par s’incliner d’un côté, puis de l’autre. Sur l’une des parois de la cabine se trouvait une grande tache rectangulaire, pleine de couleurs primaires étincelantes, comme si on avait utilisé un arc-en-ciel en guise de peinture. Leur vaisseau était représenté au milieu de ce rectangle sous la forme d’un pendentif noir, et des rubans de toutes les couleurs filaient de chaque côté, vers le haut – les raies orange les plus proches de la masse noire, le jaune et le vert s’enroulant autour. Sur une autre partie de la paroi se trouvait un plus grand rectangle, apparemment une fenêtre par laquelle ils pouvaient voir ce qui se passait au-dehors ; ce qui se résumait à rien du tout, à l’exception d’un champ du bleu le plus sombre qui se puisse imaginer – un bleu tellement pur et profond qu’il captiva Galilée. On y discernait des petites réticulations et des lueurs plus claires, signes, peut-être, d’un courant de glace. Mais cela lui fournissait beaucoup moins d’informations que l’autre rectangle, dont les couleurs éclatantes indiquaient les températures.

Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas. Le bleu, de l’autre côté de la vitre, se mit à couler vers le haut de plus en plus rapidement, en s’assombrissant. L’écran où les températures s’affichaient s’écoulait à l’identique. En dehors de cela, il n’y avait que le bourdonnement des machines du vaisseau, le souffle de l’air. Une fois, Galilée avait rêvé qu’il tombait d’un bateau et plongeait dans l’Adriatique. Là, ils rêvaient tous en même temps.

Ganymède détestait d’avoir à effectuer cette plongée, détestait l’idée même d’une intrusion dans l’océan qui s’étendait sous la glace. Il se rendit très vite compte que son équipage partageait son avis. Ils surveillaient leurs écrans d’un air sinistre, et parlaient peu. Ganymède allait et venait nerveusement dans leur dos, les consultant à tour de rôle.

Sur l’écran arc-en-ciel, une tache verte, en forme de pomme de terre, se déplaçait vers le haut. On eût dit un bloc de rocher. Galilée demanda ce que c’était.

— Un météorite, répondit Ganymède. L’espace est plein de roches. Les étoiles filantes que vous voyez dans le ciel, la nuit, sont des roches, souvent aussi petites que des grains de sable, qui brûlent de manière très vive.

— La friction avec l’air suffit à enflammer des roches ?

— Elles vont vraiment très vite. Ici, sur Europe, il n’y a pas d’atmosphère, de sorte que ce qui croise sa route s’écrase directement sur la glace. C’est très courant, mais les cratères que les impacts creusent dans la glace se déforment rapidement et redeviennent lisses.

— Pas d’atmosphère ? Mais alors, qu’en est-il de l’air que nous respirons ?

— Nous vivons dans des bulles d’air maintenues en place par des forces ou des matériaux.

Leur vaisseau interrompit sa descente. Galilée trouva intéressant d’avoir senti aussi nettement qu’ils s’arrêtaient, même si c’était de manière très subtile.

— Pauline, tout va bien ? demanda Ganymède.

— Tout va bien, répondit une voix de femme, apparemment depuis l’intérieur des parois du vaisseau.

— Nous arriverons bientôt à l’océan ?

— Si nous maintenons cette vitesse, d’ici une trentaine de minutes.

— Le fil d’Ariane se déroule bien ?

— Oui.

Ganymède expliqua à Galilée :

— Le fil d’Ariane est également un élément chauffant. Il maintient liquide le centre de notre colonne, ce qui nous permettra de remonter.

Ils attendirent, absorbés dans leurs pensées. La douce traction vers le bas imprimée par Europe rendait les mouvements de l’équipage, sur la passerelle, fluides et lents. On aurait dit qu’ils dansaient dans un rêve. Galilée se rendit compte qu’il avait du mal à garder son équilibre. C’était comme s’il flottait dans un fleuve.

Il dériva vers Héra et dit :

— Toutes ces machines doivent fonctionner pour que nous restions en vie.

— Oui, c’est exact.

— Ça paraît risqué.

— Ça l’est. Mais c’est justement parce que ça l’est que nous faisons ce qu’il faut pour assurer notre sécurité. Les matériaux et l’énergie sont terriblement avancés par rapport à ceux de votre époque. Par ailleurs, nous appliquons aux systèmes critiques un principe dit « de redondance ». Vous connaissez ce terme ? En cas de panne, nous disposons de systèmes de secours. Il arrive parfois que les choses se passent mal. Enfin, c’est comme ça. C’est partout pareil.