Alors que Galilée les écoutait s’accuser mutuellement, de petits éclairs d’images évoquèrent chez lui l’idée d’un voyage dans l’océan qui s’étendait sous les glaces d’Europe. Il se demanda ce qui s’était passé, et quelle était, là-bas, la situation. Dans son indignation, Ganymède, qui était trop sur la défensive pour ne pas paraître suspect à Galilée, projetait son étroite mâchoire sur le côté, faisant ressembler son visage au soc incurvé d’une charrue.
— Ça n’a rien de drôle ! C’est Galilée que vous enlevez !
— C’est vous qui l’enlevez ! rétorqua Héra. Je le sauve de vous. Franchement, votre fixation sur cette analepse particulière devient un peu excessive. Galilée, entre tous les hommes, n’est pas quelqu’un avec qui on peut s’amuser. Et pourtant vous vous servez de lui dans le seul but d’effrayer le Conseil par votre inconcevable imprudence.
Ganymède porta la main à sa mâchoire et la redressa au prix d’un effort visible. Il avait le visage d’un vilain rouge sombre.
— Nous parlerons de tout ça plus tard.
— Assurément. Mais pour le moment je veux que vous nous laissiez tranquilles. Je vais expliquer certaines choses à notre visiteur ici présent…
— Non !
Les gens qui se tenaient derrière Héra s’avancèrent alors d’un seul bloc. Ils portaient le même genre de vêtements qu’elle, étaient tout aussi grands et forts, et leur façon de bouger rappelait à Galilée l’escorte de Cosme, les gardes suisses, lorsqu’ils montraient leurs muscles pour maintenir la paix ou chasser quelqu’un qui n’avait plus les faveurs de leur chef.
Héra leur fit signe et dit à Ganymède :
— Restez ici avec mes amis. Vous connaissez Bia et Nike, si je ne me trompe.
— C’est inacceptable !
— Je me fiche que vous l’acceptiez ou non. Vous n’avez aucune autorité sur Io. C’est notre monde.
— Ce monde n’est à personne ! C’est un monde d’exilés et de renégats, comme vous le savez pertinemment puisque vous êtes à leur tête. Mon propre groupe y a trouvé refuge.
— Nous laissons vivre ici ceux qui le souhaitent, répondit Héra. Mais nous y sommes depuis plus longtemps, c’est pourquoi nous avons le droit de décider ce qui s’y passe.
Elle s’approcha de Galilée, et ses amis se déplacèrent comme un seul homme pour se dresser entre eux deux et l’étranger.
— Bienvenue sur Io, dit Héra à Galilée. J’étais avec vous lors de la plongée dans l’océan d’Europe. Vous vous rappelez ?
— Pas vraiment, répondit Galilée d’un ton incertain.
Des profondeurs bleues… un bruit qui ressemblait à un cri…
Avec un regard dégoûté en direction de Ganymède, elle reprit :
— Ganymède fait un usage assez brutal des substances amnésiantes, ce qui n’est pas pour m’étonner. Je pourrai peut-être vous rendre une partie de vos souvenirs, plus tard. Mais je pense qu’il vaut peut-être mieux vous expliquer d’abord un peu la situation. Ganymède ne vous a pas raconté toute l’histoire. Et une partie de ce qu’il vous a dit n’est pas vraie.
Elle ramassa la boîte d’étain posée sur le sol et la garda dans ses bras tout en éloignant Galilée de Ganymède, qui protestait avec véhémence. Malgré les objections de Ganymède, Galilée la suivit, curieux d’entendre ce qu’elle pouvait avoir à raconter. Il savait déjà qu’elle parviendrait de toute façon à son but. Les femmes volontaires, il connaissait.
Elle faisait au moins une main de plus que lui, peut-être une tête. Marchant à côté d’elle d’un pas incertain, rebondissant comme un bouchon, il se tint d’abord fermement à son bras pour ne pas tomber. Il la lâcha lorsqu’il sentit le sol sous ses pieds, mais faillit tomber et se rattrapa à elle. Après cela, il se cramponna à son bras comme au tronc d’une vigne. Elle ne parut pas s’en formaliser, et cela l’aida à rester à sa hauteur. Au bout d’un moment, il se rendit compte qu’il ne pouvait s’empêcher d’élaborer toutes sortes de scénarios érotiques, en rapport avec sa force manifeste (la boîte qu’elle portait avait l’air lourde) – scénarios qui lui faisaient ouvrir de grands yeux et battre le cœur contre les côtes. Il était un peu difficile de croire qu’elle était humaine.
— Vous méritez bien votre nom, murmura-t-il.
— Merci, répondit-elle. Nous prenons notre nom quand nous sommes jeunes, lors de notre rite de passage. C’était il y a longtemps.
Lorsqu’ils arrivèrent à l’arc opposé du petit temple, elle s’arrêta. Il lui lâcha le bras. De là où ils étaient, leur regard plongeait dans les profondeurs des parois sulfureuses, fracassées, du grand volcan sur lequel ils se tenaient – une vision d’une immensité impressionnante, si vaste que Galilée voyait distinctement la courbure de l’horizon, ainsi qu’une dizaine, au moins, de volcans plus petits, dont certains crachaient de la vapeur et d’autres de grands geysers blancs dans le ciel noir.
Héra engloba dans un geste de propriétaire cet impressionnant panorama.
— Voici Ra Patera, le plus grand massif d’Io. Io est ce que vous appelez la lune Un, la plus intérieure des quatre grandes. L’altitude de Ra Patera est bien supérieure à celle des plus hautes montagnes de la Terre, supérieure même à celle de la plus haute montagne de Mars. Nous surplombons le flanc est, qui descend vers Mazda Catena, la faille qui crache de la vapeur sur le côté du bouclier.
Elle lui indiqua l’endroit.
— Ra était l’ancien dieu égyptien du Soleil, et Mazda son équivalent babylonien.
Galilée se rappela la surface tachetée du soleil qu’il avait observée sur le papier placé sous l’oculaire du télescope.
— On dirait que tout est brûlé par le soleil, alors que nous en sommes très loin. Aussi chaud que l’Enfer.
— C’est chaud. En bien des endroits, si vous marchiez à la surface, vous vous enfonceriez tout droit dans la roche. Mais la chaleur vient de l’intérieur, pas du soleil. Toute la lune se déforme sous l’effet des forces de marée qui s’exercent entre Jupiter et Europe.
— Des marées ? répéta Galilée, croyant avoir mal compris. Mais il ne saurait y avoir d’océans, ici…
— Par marée, nous entendons la traction qu’un corps exerce sur tous ceux qui l’entourent. Toute masse attire vers elle ce qui l’environne, c’est comme ça. Plus importante est la masse, plus importante est la traction. C’est ainsi que Jupiter nous attire d’un côté, et les lunes d’un autre. Nous sommes pris entre Jupiter et Europe, ajouta-t-elle avec une grimace expressive. Et toutes ces tractions se combinent pour déformer continuellement Io, d’abord dans un sens puis dans l’autre. Nous sommes donc un monde chaud. Trente fois plus chaud que la Terre, à ce que j’ai entendu dire, et presque entièrement en fusion, à l’exception d’une peau très fine, et des îles plus épaisses de magma durci, comme celle sur laquelle nous nous tenons. La masse entière de Io a plusieurs fois fondu et refait éruption à sa surface.
Galilée dut faire un effort pour imaginer un monde qui se régurgitait lui-même, un monde de roche en fusion coulant de l’intérieur vers l’extérieur, puis s’enfonçant à nouveau pour refondre et être vomi à nouveau.
— Il ne reste pas une seule goutte d’eau, poursuivit Héra. Non plus qu’aucun des autres éléments légers et volatiles que vous connaissez sur Terre.
— Alors, de quoi est-elle constituée ?
— De silice, surtout. Une espèce de roche, principalement en fusion. Et beaucoup de soufre. C’est l’élément le plus léger qui n’ait pas brûlé et, étant le plus léger, au lieu de s’enfoncer, il a tendance à mousser à la surface, comme vous le voyez.
— Oui, on dirait du soufre brûlé.