Galilée s’efforça de masquer sa surprise.
— Je croyais que vous aviez dit que c’était une machine, dit-il pour donner le change.
— C’est en partie vrai, dit la vieille femme svelte. Je suis connectée à diverses entités artificielles.
Galilée resta impassible, bien que l’idée lui parût monstrueuse, comme s’il s’agissait de s’introduire l’une de ses boussoles militaires dans l’oreille pour se l’enfoncer dans le cerveau. D’ailleurs, il y avait ces boucles d’oreilles…
— Venez avec moi, lui dit Aurore en le prenant par le bras.
Elle l’emmena un peu plus loin le long de la rambarde de l’altana. Les craquements et les bourdonnements sourds qui semblaient émaner du plafond les empêchaient d’entendre les autres conversations sur la terrasse.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, dit poliment la vieille femme.
Elle avait une voix rauque, éraillée, comme celle de Ganymède, et elle parlait latin avec le même étrange accent.
— On dit souvent que vous êtes le premier scientifique.
— Ce serait un honneur, mais je n’étais pas le premier.
— Je suis d’accord. Mais vous êtes le premier mathématicien expérimentateur.
— Vraiment ?
— À en juger par ce que nous lisons dans l’Histoire et voyons dans les intrications, c’est bien ce qu’il semble. Évidemment, il ne s’agit, comme toujours, que d’une supposition. Et le passé n’arrête pas de changer. Mais, pour autant que nous puissions le dire, vous vous efforciez de n’affirmer que ce que vous pouviez démontrer et décrire mathématiquement. C’est ça, la science. N’est-ce pas vous qui disiez cela ? Que le monde était écrit en termes mathématiques ?
— J’aime bien ça, admit Galilée. Si c’est vrai.
— C’est en partie vrai.
Cela dit, elle avait l’air troublée. Mais elle reprit :
— La réalité est mathématique, tant que vous comprenez que l’incertitude et la contingence peuvent être décrites mathématiquement, sans que cela les rende pour autant plus certaines.
— Apprenez-moi, dit Galilée. Apprenez-moi comment vous respirez ici, et ce que sont ces marées de couleur, et… apprenez-moi tout. Je veux tout savoir ! Apprenez-moi tout ce que vous avez appris depuis mon époque.
Elle sourit, ravie de son audace.
— Ça prendrait un moment.
— Ça m’est égal !
Elle lui jeta un coup d’œil intrigué.
— Ça prendrait des années, même pour quelqu’un d’aussi intelligent que vous.
— Vous ne pouvez pas faire plus vite ? Me donner la version courte ?
— La version courte ne vous apporterait pas une véritable compréhension. Ce n’est qu’un ramassis de métaphores, d’images qui ne traduisent pas vraiment la situation. Les mathématiques sont ce que vous voulez qu’elles soient. Et il a fallu de nombreux siècles à beaucoup de gens pour les développer. Aujourd’hui, personne n’apprend plus qu’un petit pourcentage de tout ce qui existe. Et même ça, ça prend plusieurs années.
— Peut-être pas pour moi !
— Même pour vous.
Galilée secoua la tête.
— Je ne veux pas que ça prenne des années. Je n’ai pas des années devant moi.
Aurore parut consulter les schémas d’ondes qui se recoupaient dans la glace de leur ciel bas.
— Il y a un complexe de drogues, dit-elle, que nous pourrions vous donner pour vous permettre d’apprendre plus vite. Il s’agit d’un accélérateur synaptique, fait d’un mélange particulier de substances cérébrales. Une mixture qui stimule. Des réseaux s’épanouissent dans le cerveau avec une extrême rapidité. C’est utile dans certaines situations.
— Une préparation alchimique ?
— Si vous voulez, oui.
— C’est sans danger ?
Il pensait aux alchimistes à moitié fous qu’il avait rencontrés, et qui se livraient à on ne sait quelle sorcellerie dans leurs ateliers sordides, où ils s’empoisonnaient eux-mêmes.
— Oui, nous le pensons. C’est légèrement carcinogène, mais ça ne vous tuera pas. Bien que j’aie entendu dire que certaines personnes avaient éprouvé un sentiment de détresse par la suite. Mais j’en ai pris et n’ai rien ressenti de tel.
Cela étant dit par une machine pensante. Galilée ne put retenir un haussement de sourcil, mais il tint sa langue. Après avoir brièvement réfléchi, il répondit :
— Donnez-moi votre mixture. Et ensuite, qui m’enseignera les mathématiques ? Vous ?
Elle eut l’air amusée.
— L’une de nos machines.
— Une autre machine ?
— C’est une procédure standard, conçue pour être utilisée avec l’accélérateur synaptique. Ça prendra moins de temps qu’avec moi, et ce sera aussi plus clair. Je superviserai le processus.
— Alors faites-le. Je veux savoir !
Les assistants d’Aurore donnèrent à Galilée un casque étroitement ajusté, fait d’une résille métallique au maillage serré. Ils insistèrent pour qu’il s’assoie et l’installèrent dans ce qui ressemblait à un petit trône incliné vers l’arrière.
Ainsi à moitié allongé, il observa le plafond de glace. Celui-ci palpitait rapidement selon des schémas d’interférence denses, des ondes venant de trois directions et qui lançaient de brefs éclairs iridescents, couleur saphir. Ces triples pics formaient leurs propres schémas mouvants, à la manière de la lumière du soleil jouant sur une eau ridée par le vent. Même s’il n’y avait eu que les quatre grosses lunes, les Lunes Galiléennes (si bien nommées), leur attraction aurait évidemment créé un schéma très complexe. Dire qu’il avait été absolument convaincu que les marées de la Terre résultaient du clapotement de l’océan dans ses bassins de pierre, de ses mouvements dus au fait que la Terre pivotait sur elle-même et volait autour du Soleil, créant des vitesses différentielles ! Et voilà qu’ici ils disaient que ce n’était pas vrai. En ce cas, qu’est-ce qui provoquait les marées ? La traction des corps célestes – mais alors, c’était le retour de l’astrologie. Se pouvait-il que l’astrologie dise vrai, avec ses influences célestes et son action à distance, une action liée à aucune force mécanique ? Galilée détestait les explications de ce genre, qui n’expliquaient rien !
Et pourtant, ils étaient bel et bien là. Il regarda les assistants d’Aurore qui planaient au-dessus des batteries de machines déployées contre le mur. Il espérait que le traitement agirait, qu’il ne le tuerait pas, ne le rendrait pas fou.
Ils lui injectèrent leur préparation dans le sang à l’aide d’une aiguille creuse qu’ils lui enfoncèrent, sans lui faire mal, dans la peau – une vilaine petite expérience. Il retint sa respiration tout du long, et quand il finit par reprendre son souffle et inspirer, le monde s’enfla comme un ballon. Il s’aperçut immédiatement qu’il suivait en même temps plusieurs trains de pensée qui s’entremêlaient selon une figure contrapuntique que son père aurait beaucoup aimé entendre, si cela avait été de la musique, ce que ça paraissait être, d’une certaine façon : une intonation polyphonique de ses idées, où chaque fil participait à un ensemble plus vaste. Dans une certaine mesure, sa pensée lui avait toujours fait cette impression, un certain nombre d’accompagnements courant sous l’aria de la voix de la pensée. Et voici que ces chants individuels formaient un chœur, et qu’ils résonnaient puissamment, tout en s’accordant de façon architectonique à la mélodie. Il pouvait suivre six ou dix trains de pensée à la fois, et en même temps penser à ce qu’il pensait tout en contemplant la partition en entier.
Restait la mélodie principale, pareille à un sentier dans un labyrinthe – un labyrinthe semblable au delta du Pô. Galilée avait l’impression de le regarder depuis le ciel tout en chantant. Un grand nombre de canaux s’entrelaçaient le long d’une plaine en pente légère. Chaque canal était une discipline mathématique – certains, peu profonds, se perdaient rapidement dans le sable, mais la plupart suivaient leur cours et venaient grossir d’autres courants. D’autres étaient assez profonds pour être empruntés par de gros bateaux. En amont, ils fusionnaient jusqu’à ne plus former que quelques fleuves épars. Et moins d’affluents encore remontaient vers différentes origines, souvent des sources. L’eau jaillissait de la roche.