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— Mais si. Vous l’avez déjà suffisamment fait. Du calme. Plus tard, l’ensemble de la mécanique quantique sera intégré dans le contexte de la variété de variétés à dix dimensions, et réconcilié avec la gravité et la relativité générale. Et puis, si vous allez jusque-là, vous serez plus à l’aise avec l’idée que ces équations peuvent marcher, ou décrivent effectivement un vrai monde.

— Mais les résultats sont impossibles !

— Pas du tout. Je vous ai dit qu’il existait d’autres dimensions, incluses dans celles que nos sens perçoivent.

— Comment pouvez-vous en être sûre, si nous ne pouvons jamais les voir ?

— C’est une affaire d’expérimentation, exactement comme ce que vous faites dans votre travail. Nous avons trouvé des moyens de tester les caractéristiques de ces dimensions, car elles influencent notre sensorium. C’est ainsi que nous voyons qu’il doit exister d’autres sortes de dimensions. Par exemple, quand de très petites particules se divisent en deux photons, ces photons ont une propriété quantique que nous appelons le spin. Au spin qui va dans le sens des aiguilles d’une montre de l’un correspond un spin qui va dans le sens inverse, d’une même magnitude que celle du premier, de sorte que lorsqu’on additionne les valeurs de spin elles s’annulent. Le spin est une quantité conservée dans cet univers, comme l’énergie et la vitesse. L’expérience prouve qu’avant qu’on mesure un spin il a autant de chances d’aller dans un sens que dans l’autre, mais que, dès qu’il est mesuré, il opte pour un sens ou pour l’autre. À l’instant de la mesure, le photon complémentaire, si loin qu’il puisse se trouver, doit avoir le spin opposé. Le fait de mesurer l’un détermine le spin des deux, même si l’autre photon est à des années-lumière de là. Il change plus vite que ne le permettrait la transmission de la nouvelle de la mesure voyageant à la vitesse de la lumière, qui est la vitesse la plus rapide que l’information puisse atteindre dans les dimensions visibles. Alors comment le photon éloigné sait-il ce qu’il doit devenir ? Ça arrive, c’est tout, et plus vite que la lumière. Ce phénomène a été démontré par des expériences sur Terre, il y a longtemps. Et pourtant, rien ne va plus vite que la lumière. Einstein est celui qui a appelé cet effet apparemment plus rapide que la lumière « l’action fantôme à distance », mais ce n’est pas ça ; c’est plutôt que la distance, telle que nous la percevons, n’a aucun rapport avec la caractéristique que nous appelons le spin, autrement dit la rotation, une caractéristique de l’univers qui est non locale. La non-localité signifie que des choses se produisent en même temps par-delà la distance, comme si la distance n’existait pas, et nous avons découvert que la non-localité était fondamentale et omniprésente. Dans certaines dimensions, l’intrication non locale est simplement tout et partout, la caractéristique principale du tissu de la réalité. De même que l’espace a une distance et le temps une durée, d’autres variétés ont l’intrication.

— J’ai mal à la tête, se lamenta Galilée.

Il la suivit en volant, vers un rayon de lumière violette.

— La rotation, ça, je peux le comprendre, dit-il. Revenez à ça.

— Le spin, comme nous préférons dire, n’a pas de rapport avec votre rotation. Une même particule peut avoir deux axes de rotation à la fois. La particule appelée baryon a un spin tel qu’il doit effectuer une rotation de sept cent vingt degrés avant de revenir à sa position originale.

— J’ai vraiment mal à la tête, répéta Galilée. C’est peut-être à cause de la préparation ?

— Non. C’est pareil pour tous ceux qui arrivent à ce point. La réalité n’est pas perceptible par nos sens. Elle ne peut être visualisée.

— Alors, le temps non plus ? demanda Galilée, pensant à ses voyages.

— Le temps, en particulier, est impossible à percevoir ou à conceptualiser convenablement. Il est en outre beaucoup plus complexe que ce que nous sentons ou mesurons comme étant « le temps ». Nous continuons à prendre, à tort, notre sensation du temps pour le temps proprement dit, ce qui est erroné. Il n’est pas laminaire. Il fait des bulles et tourbillonne, il filtre et disparaît, il est entier mais fractionné, il fait la démonstration à la fois de la dualité onde/particule et de l’intrication non locale, et il change constamment. Les descriptions mathématiques que nous en avons à présent résistent à toute expérimentation, alors même que nous sommes capables de manipuler les interférences d’intrication, comme le prouve amplement votre présence ici. Nous savons donc que les équations doivent dire vrai, même quand nous ne pouvons pas les croire, exactement comme avec la mécanique quantique.

— Je ne sais pas, objecta Galilée, de plus en plus effrayé. Je ne suis pas sûr d’arriver à admettre tout ça. Je ne peux pas le voir !

— Peut-être pas tout de suite. Mais ça suffit pour une leçon, c’est peut-être même déjà trop. Et puis il y a ici des gens qui veulent vous parler.

Il sortit du vol visionnaire comme d’un rêve qui ne se dissiperait pas au réveil. Il se retrouva sur la terrasse du toit de la tour, désorienté, les sens à vif. Clarté et confusion, une magnifique impossibilité… Il aida les assistants d’Aurore à lui ôter le casque de la tête, puis il baissa les yeux vers un miroir étincelant qu’il tenait à la main. Il était couvert de ses notes, son écriture en pattes de mouches rendue énorme et fruste par le fait qu’il avait utilisé son doigt comme plume. Un grand diagramme de l’expérience des deux fentes occupait le haut de la tablette comme un sceau, lui rappelant que le monde n’avait pas de sens. Il inspecta le dos du miroir, qui paraissait fait d’un matériau pareil à de la corne ou à de l’ébène.

Il dit, comme s’il cherchait une prise à laquelle se raccrocher pour stopper sa chute :

— Alors, c’est bien vrai : Dieu s’exprime en mathématiques.

— Il existe une relation parfois simple, parfois complexe, entre le phénomène observé et les formulations mathématiques, répondit Aurore. Les philosophes n’ont pas fini de débattre sur le sens de tout cela. Mais la plupart des savants admettent que la variété de variétés est une sorte d’efflorescence mathématique.

— Je le savais.

Bien que mentalement épuisé, et troublé, Galilée sentait en lui une lueur qu’il reconnaissait, une espèce de bourdonnement, comme s’il était une cloche qui aurait juste fini de tinter. Et puis qui sait si la cloche ne s’était pas fêlée ?

— C’était une sacrée leçon.

— Oui. Près de quatre siècles de traversée. Ça fait beaucoup. Et dites-vous que nous n’avons couvert qu’une petite partie de l’Histoire, et que beaucoup de ce que vous avez appris aujourd’hui sera, dans les leçons suivantes, rejeté, dépassé ou intégré dans une compréhension plus vaste.

— Mais ce n’est pas bien ! s’exclama Galilée. Pourquoi avez-vous arrêté, alors ?

— Parce qu’il aurait été excessif de continuer. Je suis sûre que nous reprendrons plus tard.

— J’y compte bien !

— Je ne vois pas ce qui nous en empêcherait.

— Puis-je revenir vous voir ?

— Oui.

— Et vous viendrez quand je vous appellerai ?

Elle eut un sourire.

— Oui.

Galilée réfléchit à ce qu’il avait appris. C’était impossible à saisir. Pas tout à fait comme ce qu’il avait expérimenté lors de ses précédents voyages vers Jupiter, c’était juste un tout petit peu hors de sa portée. Il s’en souvenait clairement, mais il ne pouvait ni le comprendre, ni l’appliquer.

Aurore avait les yeux baissés vers le canal qui venait vers la tour où ils se trouvaient. Galilée, suivant son regard, dit :