— Quid de la chose qui vit dans l’océan, en dessous de chez vous ? demanda-t-il. Avez-vous essayé de lui enseigner tout cela ? Avez-vous appris sa langue ? Lui avez-vous seulement fait signe et en avez-vous reçu une réponse ?
— Nous avons communiqué avec elle, oui. Et la communication a été entièrement mathématique, comme vous l’avez deviné.
— Quel autre moyen y aurait-il ?
— Exactement. Aussi avons-nous commencé par essayer de découvrir si cette intelligence percevait, dans ses phénomènes naturels, certaines des mêmes opérations mathématiques que nous.
— Naturellement. Et qu’avez-vous découvert ?
— La créature est d’accord avec nous sur l’existence et la valeur du nombre pi. C’était un premier succès, obtenu à l’aide de diagrammes simples et d’un code numérique binaire. En outre, elle semble repérer les vingt ou cinquante premiers nombres premiers, ainsi que les suites de nombres habituelles, comme la suite de Fibonacci, etc. Bref, on pourrait dire que tant que ça implique les nombres réels, ou la géométrie euclidienne la plus simple, nous sommes substantiellement d’accord.
— Mais ?
— Eh bien…
Elle hésita.
— En ce qui concerne les diverses mathématiques supérieures, même lorsque nous réussissons à formuler des questions claires, l’intelligence n’a pas l’air de comprendre ce que nous disons. Elle n’a pas l’air de comprendre la mécanique quantique, par exemple.
Galilée éclata de rire.
— Alors, elle est comme moi !
Elle le regarda sans se joindre à son rire. Il réfléchit.
— C’est pour cette raison vous avez accepté de m’enseigner ce que vous savez ? demanda-t-il. Vous pensez que je suis aussi limité que cette chose dans son océan, et vous espérez m’utiliser pour vous donner des idées sur la façon de mieux communiquer avec elle ?
— Eh bien, répondit la vieille femme, il est vrai qu’une perspective différente sur le problème pourrait apporter un nouvel éclairage. On garde un bon souvenir de vous, ici, sur les Lunes Galiléennes, comme vous l’imaginez sûrement. Je crois que Ganymède vous a intriqué dans cette époque pour d’autres raisons, qui lui sont propres. Mais certains d’entre nous pensent que vous pourriez également apporter une certaine fraîcheur au problème que nous rencontrons. D’autres sont d’avis que votre contexte n’est qu’un handicap, et que vous ne pourrez rien faire pour nous. Enfin, il se peut évidemment que l’intelligence d’Europe existe dans un moment mathématique correspondant grosso modo au vôtre, mais je crois plutôt que l’essentiel de ses sensations s’étendent dans des variétés différentes des nôtres. Il se pourrait que ce soit le fond du problème. Vous imaginez bien que les mathématiciens dotés d’un penchant philosophique débattent avec animation des questions ontologiques et épistémologiques posées par la situation.
— Cette intelligence peut aussi penser qu’elle a affaire à une mentalité plus simple qu’elle-même, suggéra ironiquement Galilée. Comme vous pensez que c’est le cas, avec moi.
— Elle est capable de générer des schémas géométriques très complexes, qui nous ont été transmis par le biais de sons organisés selon un code binaire. Mais certaines failles suggèrent que cette créature vit dans d’autres variétés.
Galilée ne voyait pas ce que cela voulait dire.
— La créature doit être aveugle, non ? Il faisait vraiment noir, en bas.
— Il se peut qu’elle perçoive des parties du spectre qui nous sont invisibles, et qui seraient l’équivalent de notre vision. Nous continuons à travailler sur des codes de communication grâce auxquels elle nous chante des informations traduisibles en schémas visuels compréhensibles pour nous. Autrement dit, je pense qu’on pourrait dire qu’elle y voit, d’une certaine façon. En réalité, nous lui avons envoyé un diagramme des schémas gravitationnels créés par tous les corps du système de Jupiter, et elle nous a renvoyé des corrections qui nous font penser qu’elle connaît des aspects très subtils de la gravitation, comme les gravitons et les gravitinos, qui ne peuvent être appréhendés que dans le contexte de la théorie de la variété de variétés vue dans son ensemble. Ce modèle, pour nous, n’est qu’un développement récent. C’est comme un défi lancé à notre intelligence.
C’est alors qu’il y eut une éruption de cris du côté de l’antichambre verticale. Il apparut que c’était Héra et sa suite, qui se frayaient un chemin à travers les partisans de Ganymède. Héra menait la marche, furieuse et impossible à arrêter.
— Bon sang, dit Aurore. Elle n’a pas l’air contente.
Galilée haussa les épaules.
— Il lui arrive de l’être ?
Aurore éclata de rire. Héra approcha et se dressa au-dessus d’eux, ses bras blancs épais, nus, musculeux et tendus, comme si elle se retenait de justesse de les frapper tous les deux, et les assistants d’Aurore avec eux.
— J’espère que vous n’avez pas été dérangée par ce fantôme ambulant ? demanda-t-elle à Aurore.
— Pas du tout, répondit Aurore, amusée. C’était un plaisir de nous entretenir avec un personnage aussi célèbre.
— Vous savez que ce genre de conversation peut être dangereux ? Que vous pourriez modifier la variété de façon analeptique, suffisamment pour nous changer tous, peut-être nous amener purement et simplement à cesser d’exister ?
— Quoi qu’il puisse arriver à Galilée ici, je ne crois pas que ça puisse avoir ce genre d’impact, répondit Aurore.
— Vous n’avez aucun moyen d’en juger.
— Les mesures d’inertie des isotopies temporelles me donnent un aperçu des probabilités impliquées, répondit Aurore sur un ton qui laissait entendre que cette vision n’était pas accessible à Héra.
— Ganymède essaie d’utiliser Galilée pour changer les choses, rétorqua Héra. Alors il doit penser que ça marche.
— C’est possible. Mais je ne pense pas que ce qui arrive ici à Galilée soit de nature à causer un tel changement. D’ailleurs, Galilée a toujours eu un sens remarquable des intuitions proleptiques. En vérité, de ce point de vue – l’anticipation des développements futurs –, j’ai lu des commentaires selon lesquels il serait le troisième physicien le plus intelligent de tous les temps.
— Le troisième, pouffa Galilée. Et qui sont censés être les deux autres ?
— Le deuxième était un homme appelé Einstein, et la première une femme, Bao.
— Une femme ? fit Galilée.
Héra lui jeta un coup d’œil tellement plein de mépris, de pitié, de dégoût et de gêne que Galilée se recroquevilla sur lui-même, perdant malheureusement l’équilibre sur le sol lisse, si bien que son pied glissa et qu’il tomba. Par bonheur, il se retrouva debout sur ses pieds après avoir rebondi sur le sol, et il ne put que rougir en époussetant les manches de sa veste comme si de rien n’était.
— Venez avec moi, lui dit Héra d’un ton péremptoire.
Il la suivit, plein d’appréhension, mais conscient que s’il n’obtempérait pas elle l’entraînerait de toute façon.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il d’un ton geignard.
Elle lui jeta un regard noir.
— Laissez-nous, ordonna-t-elle à sa suite, et empêchez que l’on nous suive.
Elle le prit par le bras, comme un gamin de cinq ans récalcitrant. Au contact de ses doigts, Galilée éprouva un violent picotement qui lui parcourut tout le côté du corps, depuis l’oreille jusqu’au pied.
C’est alors que, de l’autre bout de la terrasse, Ganymède émergea d’un groupe de ses partisans et se lança à leur poursuite. Héra étouffa un juron et dit à Galilée :