Выбрать главу

— Restez là.

Elle s’approcha de Ganymède et l’obligea à lui faire face. Ils se disputèrent à mots couverts, que Galilée n’entendit pas. Lorsque Héra revint auprès de lui, elle avait un regard de sinistre satisfaction.

— Venez, lui répéta-t-elle en l’entraînant vers l’autre côté de la terrasse. Il ne devrait même plus se trouver sur Europe, à présent, et il ne peut pas nous arrêter.

Du haut de la balustrade qui entourait la terrasse, ils baissèrent les yeux sur un véritable labyrinthe de toits blancs parcourus de canaux.

— Vous ne vous souvenez pas de ce que je vous ai montré la dernière fois que vous étiez là ? lui demanda-t-elle.

— Si, je m’en souviens !

— Alors pourquoi êtes-vous venu ici ?

— Je voulais des réponses, répondit Galilée sur un ton buté. J’ai dit à Ganymède de m’emmener auprès de quelqu’un qui pourrait m’apporter des réponses, des réponses que vous ne m’aviez pas données.

Ce qui la laissa de marbre.

— Vous pouvez toujours lui demander de vous donner tout ce que vous voulez, ce n’est pas pour autant que vous l’obtiendrez. Comprenez-moi : Ganymède veut que vous finissiez exactement comme je vous ai montré que vous finiriez. Sur le bûcher.

— Oui, oui, mais écoutez. J’ai pris la préparation que vous m’aviez donnée la dernière fois, mais ils m’ont fait respirer le brouillard contre lequel vous m’aviez mis en garde. Je me rappelle une partie de ce que vous m’aviez montré – assurément le, hum, l’essentiel. Alors, une fois de retour, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que cet événement ne puisse se produire. Mais ça n’a pas marché. En réalité, ça n’a fait qu’aggraver les choses ! Maintenant, on m’a interdit d’évoquer ne serait-ce que la théorie copernicienne. Et pourtant, c’est là, à la base de tout. C’est la vérité de Dieu, une vérité plutôt élémentaire, en plus – nous venons enfin de la percevoir –, et je ne peux pas en dire un mot. Si j’en parle si peu que ce soit, ce pourrait être la fin. Et j’ai des ennemis qui surveillent mon moindre souffle. Je ferais aussi bien de m’arracher la langue !

Elle secoua la tête.

— Vous pourriez trouver des moyens de dire ce que vous voulez. En attendant, vous devriez vous demander ce qui se passe quand une intelligence telle que la vôtre, amenée à notre époque, regagne ensuite son propre temps. Si vous essayez de réagir en prenant de puissants produits amnésiants pour tout oublier, vous oublierez le destin auquel vous essayez d’échapper. Vous marcherez sans le savoir vers ce que vous cherchez à éviter : le feu. D’un autre côté, si vous preniez des substances antiamnésiantes comme celles que je vous ai déjà administrées, et si vous gardiez vos souvenirs de cette visite, vous en sauriez trop. Votre travail serait biaisé, et vous risqueriez de changer les choses d’une façon désastreuse pour votre avenir, et le nôtre en même temps. Vous êtes entre les cornes d’un dilemme, ou dans les griffes d’une double contrainte.

— Vous ne pourriez pas me donner une préparation qui me permettrait de conserver certains souvenirs et d’en oublier d’autres ?

— Ça ne marche pas comme ça.

— J’avais l’impression que si, pourtant. Ces derniers temps, je me souvenais de ce monde. Mais il ne s’agissait à vrai dire que de souvenirs très partiels, comme d’un rêve. Je me souvenais du feu, et du fait que vous m’aviez averti, mais tout était très confus.

— Peut-être, mais il n’y a pas moyen de contrôler cela assez finement pour être sûrs. Dans le cerveau, la mémoire est très diffuse. Elle dépend de systèmes multiples, qui fonctionnent de conserve. C’est un sacré exploit que de la manipuler comme nous le faisons. Vous ne pouvez pas prendre le risque de trop intervenir dessus.

Galilée leva les mains au ciel.

— Mais je veux savoir des choses, je suis fait pour savoir des choses ! Et je ne vois pas comment le fait d’en savoir davantage pourrait me faire du mal ! Si vous essayez de m’aider, comme vous le dites, alors aidez-moi ! Mais n’espérez pas m’aider en me disant de rester plus ignorant, parce que je ne l’accepterai pas. J’en ai marre qu’on me dise d’arrêter de savoir !

Elle poussa un soupir funèbre.

— Les prolepses sont difficiles à manipuler, dit-elle. J’aurais préféré que Ganymède ne vous fasse pas subir ça. Maintenant, nous devons échafauder un plan. À votre propre époque, vous devriez assurément cesser pendant un moment de parler de la théorie copernicienne. Prenez votre temps, travaillez sur autre chose. Après tout, ce n’est pas comme si vous compreniez vraiment bien les bases de la physique, comme vous ne le savez maintenant que trop. Vous pourriez vous concentrer là-dessus. Je vais vous dire – je vais vous donner un produit amnésiant qui effacera votre mémoire à court terme. Ça vous permettra de retenir ce dont vous vous souveniez avant ce petit cours, mais vous rendra le contenu de ce voyage plus difficile à vous rappeler. Avec un peu de chance, ça vous permettra de garder votre place dans le cours des événements importants.

— Je veux savoir, dit Galilée. Je ne vois pas le mal qu’il y a à ça.

— Vous ne comprenez pas… Vous ne nous comprenez pas, vous ne comprenez pas le temps, vous ne vous comprenez pas vous-même.

Ganymède et sa bande, de l’autre côté de la terrasse, repoussaient maintenant les partisans d’Héra sur le côté, s’approchant de Galilée et d’elle en un maelström d’empoignades et de jurons. Héra pointa son doigt vers le nez de Galilée.

— C’est moi qui vous aide à échapper à votre destin, lui rappela-t-elle tout en prenant une boîte en étain des mains de l’un de ses partisans. Alors écoutez-moi. Vous ne pouvez pas être une chose ici et une autre là-bas. Vous avez besoin de rassembler vos différentes personnalités. Soit vous vous regroupez, soit vous mourrez sur le bûcher.

10

Le Célatone

Hélas, quel mauvais destin, quelle maléfique étoile, vous a mené dans ces ténèbres dangereuses et oppressantes, vous a cruellement exposé à plus d’une angoisse mortelle et destiné à mourir de l’appétit féroce et de la gueule violente de ce terrible dragon ?

Hélas, et si je suis avalé tout entier pour pourrir dans ses entrailles putrides, répugnantes et fécales, pour être ensuite éjecté par une issue impensable ?

Quelle mort étrange et tragique, quelle triste façon de finir ma vie !

Mais je suis là, et je sens la bête sur mon dos.

Qui a jamais vu si atroce et si monstrueux revers de fortune ?

Francesco Colonna, Songe de Poliphile

10.1

De retour de Rome, Galilée passa la majeure partie de la fin de l’année 1616 effondré dans son lit, épuisé et écœuré par le monde. Tous les maux habituels défilèrent : rhumatismes, mal au dos, dyspepsie, évanouissements, syncopes, catarrhe, cauchemars, suées nocturnes, hernies, hémorroïdes, saignements de nez et cutanés.

« Si ce n’est pas une chose, c’en est une autre », disait la Piera.

Chaque journée démarrait par le chant du coq, auquel répondaient, depuis le lit du maître, des gémissements presque aussi forts. Les serviteurs les interprétaient comme les manifestations théâtrales d’un homme atrabilaire, en proie aux affres de la plus noire mélancolie. Mais la pauvre petite Virginia en avait très peur. Elle passa plus d’une journée à faire, en courant, la navette entre la cuisine et sa chambre, le dorlotant avec ostentation.