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Bien sûr, il avait toujours été sujet à des sautes d’humeur. Il s’était penché sur la question du tempérament, et en était arrivé à la conclusion que Galen était meilleur, sur ce sujet, qu’Aristote – ce qui n’était pas une surprise. À sa connaissance, Galen était le premier à avoir décrit les humeurs – assurément l’un des rares aspects de la science médicale de l’Antiquité qui demeurerait, parce qu’on en voyait des signes partout, tout le monde subissant le joug d’un type d’humeur ou d’un autre – ou plus rarement, comme avec Sarpi, dans un équilibre entre elles qui débouchait sur une humeur parfaitement égale. Quant à lui, Galileo Galilei, il semblait bien qu’il fût dominé par chacune des quatre, à des moments différents : sanguin quand son travail avançait bien, bilieux quand il était agressé ou insulté ; souvent mélancolique, comme quand il pensait à ses dettes ou qu’il rentrait chez lui en bateau, au coucher du soleil, ou insomniaque dans les heures qui précédaient l’aube ; et par-dessus tout cela, phlegmatique, dans la mesure où sa réaction typique à tous ses autres états était de les chasser d’un haussement d’épaules et de se remettre obstinément au travail. Au travail sur n’importe quoi : son incroyable ténacité était définitivement phlegmatique, bien qu’en même temps sanguine, et sujette à des accès d’irascibilité. De haut en bas, de-ci de-là, ainsi allait-il à travers le brouhaha des jours, passant d’une humeur à la suivante, se laissant complètement envahir par chacune à tour de rôle, incapable de prédire quand l’une ou l’autre frapperait – même les insomnies de minuit, qui, au contraire des mélancolies noires, pouvaient parfois être si pures et sereines.

Au fil des ans, la maisonnée avait appris à gérer ces changements rapides, paradoxaux. Mais jamais il n’y avait eu pire période que celle-ci.

En tout cas, la villa de Bellosguardo était un bon endroit pour vivre son hypocondrie. Sur la colline, avec une belle perspective sur la ville, on pouvait rester assis et se reposer en observant la vallée de toits de tuiles ainsi que le grand Duomo, qui semblait voguer vers l’est au milieu d’une flotte de vaisseaux. La villa de Segui, la Maison de la Poursuite – ou des Poursuivis. Il avait signé un bail de cinq ans pour une centaine de scudi par an. La Piera régnait sur les lieux et régentait tout à sa propre satisfaction. La maisonnée entière et elle-même appréciaient que la bâtisse ne fut pas trop pleine de courants d’air, et aussi le vaste terrain sur lequel elle était construite. C’était une bonne maison, et dedans ils vivaient en sécurité.

Giovanfrancesco Sagredo vint de Venise voir son ami malade dans la nouvelle maison qu’il ne connaissait pas, et cela fit sortir Galilée de son lit. Les deux amis se promenèrent dans les jardins, qui étaient très étendus et pas trop envahis de végétation. Sagredo se montra compatissant à propos des interdits de Bellarmino, ne lui disant pas une seule fois « Je vous l’avais bien dit », tout en le congratulant fréquemment pour la nouvelle maison et son terrain. Sagredo était un homme sanguin, une rare combinaison de joie de vivre et de sagesse. Et comme il aimait la vie ! Galilée, au cours des trois années où il avait été son professeur, à Padoue, s’était souvent rendu en barge à Venise pour venir habiter chez lui dans son palazzo rose, et il en était venu à aimer le calme enthousiasme que Francesco avait pour tout. Il buvait et mangeait de bon cœur, nageait dans le Grand Canal, menait des expériences de magnétisme et de thermométrie, s’occupait de sa ménagerie comme l’abbé d’un monastère d’animaux, et vaquait sans s’en faire aux affaires du quotidien.

— C’est un bel endroit, disait-il en cet instant. Voyez comme ces petites granges font de parfaits ateliers, d’où vous avez une sacrée vue sur la ville ! Quelle perspective ! De là, votre regard survole les gens dont vous allez changer la vie à tout jamais, grâce aux travaux menés dans votre atelier…

— Je ne sais pas, ronchonna Galilée, qui ne se sentait pas d’humeur à se réjouir.

Comme nombre de mélancoliques, Galilée pouvait singer un comportement sanguin en présence d’un sanguin, mais il se sentait suffisamment à l’aise avec Francesco pour lui confier ce qu’il éprouvait vraiment.

— J’ai la terrible impression d’être bâillonné. Je ne devrais pas me laisser obnubiler par ça, mais c’est pourtant le cas.

Après quoi, en repensant aux gémissements et aux lamentations de Galilée, Sagredo lui écrivit : Vivere et laeteri ; Hoc est enim donum Dei. Vivez et profitez ; c’est un cadeau de Dieu. Par la suite, il lui écrivit encore sur le même thème : Philosophez confortablement dans votre lit et fichez donc la paix aux étoiles. Laissez les imbéciles être des imbéciles, laissez les ignorants se targuer de leur ignorance. Pourquoi devriez-vous courtiser le martyrologue pour le plaisir de les sortir de leur folie ? Il n’est donné à personne de faire partie des élus. Je crois que l’univers a été fait pour être mis à mon service, et non moi à celui de l’univers. Vivez comme je le fais et vous serez heureux.

C’était probablement vrai, mais Galilée en était incapable. Il avait besoin de travailler ; sans travail, il devenait fou. Mais alors même que la théorie copernicienne constituait le fondement de tout ce qui l’intéressait, il n’avait pas le droit d’en parler. Or Galilée avait été le plus grand avocat du copernicianisme – en Italie, bien sûr, mais plus généralement dans toute l’Europe, Kepler étant si alambiqué. Autant dire que sans lui cela n’irait pas très loin. Tout le monde interprétait son silence sur cette affaire comme le résultat d’un avertissement précis qui lui avait été fait, quoi qu’en dise le témoignage écrit de Bellarmino. Ce n’était pas comme s’il pouvait le brandir toutes les fois qu’il rencontrait quelqu’un pour lui dire : « Je n’ai pas vraiment essuyé une rebuffade, vous voyez ? » Sans compter que la plupart de ces histoires se racontaient dans son dos, de toute façon, et cela il le savait pertinemment. Il ne pouvait même pas leur répondre parce qu’il y avait une meute d’ennemis à l’affût, prêts à sauter sur tout ce qu’il pourrait publier, écrire en privé, ou même prononcer à haute voix. En vérité, les espions étaient partout, et l’air de Florence était chargé de menace sacerdotale.

Aux yeux de tout le monde, il était évident qu’on lui tenait la bride serrée. Il ne lui était jamais rien arrivé de tel de toute sa vie. Dans le passé, l’opposition le réjouissait parce que cela annonçait des opposants piétinés à l’issue du débat, glorieusement mis en pièces par sa combinaison mortelle de raison et d’esprit. Maintenant, c’était fini.

« On m’interdit de poursuivre la vérité ! se plaignait-il pompeusement auprès de ses amis et de sa maisonnée. J’y suis empêché par les écrits, vagues, confus et complètement superflus d’une Église dont je suis un membre honorable, un vrai croyant. Et ce n’est même pas l’Église, telle qu’incarnée par le pape, qui me persécute – après tout il m’a rencontré et m’a donné sa bénédiction – mais plutôt une cabale d’ennemis secrets, menteurs et jaloux, qui nuisent encore plus à l’Église par leur poison qu’ils ne me nuisent à moi ! Il n’y a pire haine que celle de l’ignorance pour la connaissance. Parce que l’ignorant pourrait devenir lui aussi un érudit, s’il le voulait, seulement voilà : il est sacrément trop paresseux ! »

Et il continuait comme ça, récitant tout son rosaire de ressentiment, plusieurs fois par jour, jusqu’à ce que la maisonnée en ait franchement assez, de tout ça et de lui aussi. D’ailleurs, il en arrivait à s’écœurer lui-même. Il voulait travailler. Il écrivit à un correspondant : La nature aime travailler, générer, produire et se dissoudre, toujours et partout. Ces métamorphoses sont ses réussites les plus élevées. Qui veut donc fixer une limite à l’esprit humain ? Qui veut affirmer que tout ce que l’on peut savoir dans le monde est déjà connu ?